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Sélection
du Prix de l'Inaperçu 2008/ Prix Ignatius J. Reilly
Hugues Jallon, Zone
de Combat, éditions Verticales
Ceci
n’est pas un roman. Ceci n’est pas un récit. Ceci n’est pas de le
poésie. Ceci n’est pas le discours d’un monde mental marqué par le
11 Septembre, mais n’est pas non plus concevable sans le Grand
Traumatisme Contemporain. A travers ce « texte de fiction »
(appellation contrôlée par l’auteur, Hugues Jallon, 38 ans, par
ailleurs directeur éditorial aux éditions de La Découverte, ce qui
suffirait à me le rendre sympathique même si son livre était mauvais),
nous nous retrouvons convoqués dans le discours quasi délirant d’une
société étouffée par la peur – de la mort, de la disparition et de
l’anéantissement de soi, de l’Autre et de la violence : une peur
qui rapproche et rassemble les hommes pour le pire et pour le pire.
Le principal défaut de ce texte étant d’être impossible à résumer
sans se lancer dans d’assommantes et pédantes considérations crypto-poétiques
et méta-pédantes (un peu comme moi juste ci-dessus) alors qu’il est
lui-même d’une évidence limpide et d’une force samsonesque, je me
demande juste, en fait, pourquoi vous n’êtes pas déjà en train de le
lire ou au pire d’aller l’acheter/le commander/l’emprunter à la
bibliothèque, au lieu de vous attarder sur la prose arthritique d’un
chroniqueur maladroit. Ou alors vous l’avez déjà lu, et alors ça va.
(Benjamin Fau)
Mathieu Larnaudie, Strangulation,
éditions Gallimard
« Jean
regardait s'effectuer les départs, l'appareillage des chalutiers, des
cargos, des paquebots dont il suivait la course jusqu'à leur disparition
dans l'anse, aux confins des quais, en direction du nord-ouest et de
l'estuaire. Il se doutait d'un temps plus intense, qui s'ouvrait au-delà
des passes. (…) Par contraste et à contre-jour, il enviait le sort des
marins qui allaient, eux, se frotter aux vents incertains, qui savaient se
défaire froidement des attaches, qui embarquaient vers des contrées
audacieuses et laissaient la Gironde derrière eux retomber dans sa léthargie
confuse. Jamais il ne s'embarqua. » Evidemment, en citant, comme au
hasard mais pas vraiment, deux phrases du roman de Mathieu Larnaudie, 31
ans, co-directeur des éditions et de la revue Inculte,
on ne dit pas tout – pas grand-chose en fait, pas assez en tout cas –
de l’élégance et de l’intelligence qui débordent d’un ouvrage
pourtant pas forcément facile d’accès. Variation libre et introvertie
autour du destin de Jean de la Ville de Mirmont, un écrivain dont on sait
généralement au mieux qu’il fut l’ami de François Mauriac, Strangulation
dépasse de beaucoup le simple cadre de la biographie imaginaire d’écrivain,
par son écriture touchée par la grâce sans graisse, sa musique à la
construction thématique complexe, fascinante et traversée par des éclairs
mélodiques confondants d’évidente beauté – Malher, Bartok ou Berg,
donc, plutôt que Pachelbel, Bizet ou Holtz, mais qui s’en plaindrait
sincèrement ici ? (Benjamin Fau)
Jean-Claude Taki et Guillaume Reynard, Lettres Kazakhes, éditions Intervalles
De
la rencontre d’un illustrateur – Guillaume Reynard, dont on retrouve
la plume délicate et touchante dans plusieurs livres jeunesses, notamment
chez Actes Sud et Autrement, mais aussi dans plusieurs quotidiens, comme
Libération – et d’un réalisateur – Jean-Claude Taki, scénariste,
ingé-son, réalisateur de documentaires comme de fictions - est née la
plus adorable surprise de la sélection, roman épistolaire illustrée
composé de lettres envoyées à un jeune français rentré en France après
un long séjour au Kazakhstan par plusieurs jeunes filles kazakhes. Nous
avions dressé la liste des récifs sur lesquels aurait pu venir s’échouer
un tel projet (sentimentalisme geignard, lieux communs assommants, mièvrerie
crispante, maladresses désarçonnantes) mais bonne nouvelle : le
bateau est parvenu au port, et sa coque est parfaitement intacte. Liesse
et célébrations. (Benjamin Fau)
Georges Yémy, Tarmac
des Hirondelles, éditions Héloïse d’Ormesson
Jadis
invité obligé des émissions littéraro-sociétales lorsqu’il évoquait
nos banlieues (Suburban Blues en 2005 chez Robert Laffont),
Georges Yémy se voit aujourd’hui relativement (et étrangement) boudé par les médias
pour son quatrième livre, qui évoque dans un style brillamment lyrique
le destin d’un enfant soldat dans un pays d’Afrique fictif. A cheval
entre plusieurs mondes, mêlant sans aucun complexe réalisme méticuleux
et onirisme virtuose, Tarmac des Hirondelles est un roman
d’aventure écrit comme un gigantesque poème en prose, qui se coltine
ce qu’il y a de pire dans l’Humanité pour en sauver la « Lueur
Restante ». Pourquoi donc passer à côté d’un roman doté
d’une telle ambition (pour une fois…) et de tels éclairs de poésie
vivante ? Ceci n’est qu’une question rhétorique, car, bien
entendu, ce serait impardonnable. (Benjamin Fau)
Sélection
du Prix de l'Inaperçu - étranger 2008
Kevin Brockmeier, Une
Brève histoire des morts, traduit de l’américain par Johan-Frédérick
Hel Guedj, éditions du Panama
Kevin
Brockmeier est ce qu’on appelle communément un auteur américain (il
vit dans l’Arkansas) jeune et surdoué (à trente-cinq ans, il écrit
comme la plupart de nos auteurs hexagonaux ne rêvent même pas d’écrire
à quatre-vingt). Il a été sélectionné par la revue Granta comme
l’un des 21 meilleurs jeunes romanciers américains, aux côtés de
Jonathan Safran Foer et Nicole Krauss (soit les équivalents de nos
Florian Zeller et Lolita Pille. Non ? Ah bon.) Dans son deuxième
roman, qu’on n’espère surtout pas second, on retrouve pêle-mêle des
scientifiques pris au piège d’une station polaire, une humanité au
bord de l’extinction à la suite d’une brutale pandémie éco-terroriste,
des morts qui racontent la mort et surtout la vie, des vivants qui se
souviennent de l’humanité, tout cela sans que l’on sache s’il
convient mieux d’être bouleversé par la beauté du texte ou passionné
par son récit. Mais pourquoi choisir entre sensibilité et intelligence
quand on peut avoir les deux ? (Benjamin Fau)
Aris Fioretos, La
Vérité de Sascha Knisch, traduit de l’anglais par Anne Damour,
éditions Le Serpent à Plumes
Ce
livre n’est pas un roman historique, ni un roman érotique, ni un roman
policier, ni un roman de formation – et pourtant, il y a un peu de tout
cela dans La vérité de Sacha
Knisch. Dans le Berlin de la fin des années 20, un jeune homme,
projectionniste à mi-temps, est soupçonné du meurtre d’une femme pour
qui il jouait à être une femme, la troublante Dora Wilms. Avec un soupçon
de cinéma, un peu de désinvolture morale, une pincée de Pierre Jean
Jouve et quelques ressorts de comédie, Aris Fioretos, écrivain suédois,
traducteur de Derrida et de Nabokov, réussit un livre qui ne ressemble à
aucun autre. Cabinet de curiosités romanesques, La
vérité de Sacha Knisch parvient pourtant à faire vivre son
incroyable personnage principal comme n’importe quel John Doe de papier.
(Nils C. Ahl)
Wang Gang, English,
traduit du chinois par Pascale Wei-Guinot et Emmanuelle Péchenart,
éditions Philippe Picquier
Au
pied du Xinjiang, en pleine révolution culturelle, un nouveau professeur
arrive pour donner des cours d’anglais aux enfants. L’un de ses
élèves est fasciné par le gros dictionnaire d’anglais que le
professeur a apporté avec lui. Symbole d’un ailleurs inaccessible
(l’anglais leur servira-t-il à quelque chose, personne n’est capable
de le dire à ce moment-là), il est l’objet d’une convoitise
irrépressible et de l’apprentissage du désir à une époque de
répression et de refoulement total. Dans la série (déjà assez longue)
des romans chinois sur la révolution culturelle qui ne disent pas leur
nom, celui de Wang Gang, homme de cinéma et de télévision, brille par
sa délicatesse et son intelligence. Il offre également le contrepoint
d’une vision venue des profondeurs occidentales de la Chine. (Nils C. Ahl)
Jan Guillou, La
Trilogie d’Arn le templier, t. II : Le Chevalier du Temple,
traduit du suédois par Maurice Etienne, éditions Agone
On
connaît en France la qualité des romans policiers nordiques, mais on en
oublie parfois la vitalité et l’ambition du roman historique
scandinave. Rien d’une sous-littérature ou d’un sous-genre, ici.
Journaliste, écrivain reconnu de La
Fabrique de violence, Jan Guillou est l’auteur à succès d’une Trilogie
d’Arn le templier qui s’est vendue à des millions d’exemplaires
en Suède. Dans ce roman de guerre et de poésie, il suit la trace d’un
exilé suédois en Terre Sainte, Arn de Gothia, qui combat férocement les
armées de Saladin tout en militant pour une coexistence pacifique entre
les Arabes et les Francs. Le templier est tout autant moine et soldat –
tout comme l’écriture de Jan Guillou, à la fois efficace et profonde,
dense et spirituelle.
(Nils C. Ahl)
Patrick Neate, Twelve
Bar Blues, traduit de l’anglais par Sophie Azuelos, éditions
Intervalles
Au
tout début du siècle dernier, enfermé en maison de correction, le jeune
Lech Holden découvre le cornet, et à travers lui, une musique nouvelle
qui n’est plus tout à fait le blues rural traditionnel mais pas encore
ce qu’on appellera le jazz ; l’espace de quelques mois, il révolutionne
la musique dans l’anonymat le plus total, et consacre ensuite le reste
de son existence à la recherche de sa demi-sœur disparue, et à travers
elle d’un endroit où vivre, d’un foyer, de racines. A l’autre bout
du siècle, Sylvia, une ancienne prostituée, décide de partir à la
recherche de son véritable père, plus de vingt-cinq ans après s’être
enfuie de sa famille. Ces deux-là, et quelques autres, sont nos guides
dans un immense voyage à travers trois siècles et trois continents –
un voyage aux sources de l’âme noire et au cœur de la magie de la
musique, en quête de ce qui relie essentiellement un homme à sa terre et
à ses semblables, à ses camarades humains. Twelve Bar Blues brasse tellement de thèmes, et avec une telle
maestria, qu’il est de ces livres qui continuent à vivre en nous
longtemps après l’avoir refermé, aussi longtemps que nous garderons le
goût de la musique, de l’humour, de l’amitié, de l’amour, de
l’humanité et de la vie. Patrick Neate a reçu pour ce roman le
Whitbread Award en 2001. Malgré cela, il a fallu six ans pour qu’il
franchisse la Manche, alors qu’il suffit de moins de deux heures et demi
pour se rendre de Paris à Londres. Entre temps, son auteur a publié deux
autres romans et des recueils critiques, notamment sur l’univers du
hip-hop. C’est également le co-fondateur des soirées londoniennes
Bookslam, dont le contenu devient évident dès qu’on coupe leur nom en
deux par le milieu… (Benjamin Fau)
José Luis Peixoto, Le
cimetière des pianos, traduit du portugais par François Grosso,
éditions Grasset.
Dans
la grande famille des romans familiaux et des flux mémoriels, voici le
petit dernier, celui qui n’a l’air de rien mais qui nous saisit sans
pitié par sa langue virtuose mais toujours de bon goût (Glenn Gould plutôt
que Samson François, donc…) et sa tonalité bien plus douce qu’amère.
C’est d’abord une affaire de remémorations croisées, qui convoquent
plusieurs générations d’une famille portugaise au tournant des XIXe et
XXe siècles : à la voix du fils, en train de courir le marathon des
Jeux Olympiques de 1912 et qui trouvera la mort, d’épuisement, peu
avant la ligne d’arrivée, vient se surimposer celle de son père, décédé
des années auparavant. On pourrait se perdre dans l’entrecroisement des
voix et des souvenirs, mais ce qui change tout, c’est une écriture qui
parvient à nous saisir de beauté et de joie à peu près toutes les
trois lignes et d’un bout à l’autre du texte : un
livre-labyrinthe donc, mais de ceux qui tiennent plus d’Ariane que de Dédale,
au fil d’or qui s’immisce dans nos vies pour les rendre plus belles,
plus graves et plus légères en même temps. (Benjamin
Fau)
Ceux
qui ne viendront pas ce soir
Et nous ne voudrions pas oublier ici un certain
nombre d’excellents livres qu’il fut difficile de ne pas retenir dans
notre sélection. Le temps se chargera probablement de révéler
l’importance de ces romans-là, mais comme on n’est jamais sûr de
rien, autant les citer ici. Les circonstances, le nombre limité
d’ouvrages à proposer à nos jurés, notre mode de sélection nous ont
conduit avec regret à les laisser vivre leur vie de papier – sans nous.
Il s’agit par exemple du formidable Messie Juif d’Arnon Grunberg (Editions Héloïse d’Ormesson), de
l’enthousiasmant Homme sans
empreintes d’Eric Faye (Editions Stock), du roboratif Un homme
changé de Francine Prose (Editions Métailié), des nouvelles si bien
maîtrisées de Big Bang de Neil
Smith (Les Allusifs), ou encore de La
Femme qui lisait trop de Bahiyyih Nakhjavani (Actes Sud), Carlitos qui êtes aux cieux de Fernando Vallejo (Editions Belfond),
du Mieux est l’ennemi du chien de
Leon Rooke (Editions Phébus), du Pique-Assiette
de Nescio (Editions Gallimard)… Nous devrions continuer cette liste-là,
bien sûr, et recommander encore d’autres livres à ceux qui ont peur de
partir en vacances sans en avoir emporté assez. D’autres surprises,
d’autres inaperçus, d’autres révélations…
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