La sélection 2014

Sélection 2014 du Prix de l’Inaperçu – Prix Ignatius J. Reilly

Tatiana Arfel, La Deuxième vie d’Aurélien Moreau, éditions José Corti

La Deuxième vie d’Aurélien MoreauAurélien Moreau, dont Tatiana Arfel narre la première vie et esquisse la deuxième dans son troisième roman aux éditions Corti, est si anodin, si banal et effacé, qu’on en vient à l’accuser de normopathie. Trop de normalité muette finit par choquer, d’autant plus qu’Aurélien a commis un acte scandaleux. En une ronde de brefs témoignages à charge et à décharge, Arfel maintient un suspense sur cet acte mystérieux et trace un portrait ambigu d’un personnage se protégeant par les conventions sociales des agressions du monde extérieur. Sa stratégie l’empêche de vivre, deux événements dans son entreprise vont perturber son équilibre et déclencher une renaissance. Virulente critique sociale, ode à la création, on ne peut en plus qu’admirer la maîtrise stylistique et la structure achevée d’un roman ample et affûté, désireux de tirer de « sous la croûte gelée d’un lac bleu noir » celles et ceux de ses lecteurs qui y seraient encore anesthésiés. Revigorante lecture pour nos jurés. (David Vauclair)
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Clémence Dumper, Débandade, éditions Philippe Rey

Débandade Oui, il s’agit bien de cette débandade, celle à laquelle vous pensez. Il y a quelques années Claude Berri nous présentait les inquiétudes d’un quinquagénaire et ses essais pour retrouver une virilité alors en franc déclin. Le héros de Clémence Dumper, Alexis, est bien plus jeune, trentenaire et connaît depuis toujours déconvenues mollassonnes et insultante passivité du pantalon en dépit d’aimables sentiments. Frustré, notre héros défaillant décide de transformer le flasque en turgide pour notre plus grand bonheur de lecture. Avec souriante justesse et une tendre délicatesse, nous suivons pas à pas cette lutte pour la croissance, d’essais pharmaceutiques, aux cabinets des professionnels officiels ou non de l’âme ou du corps. D’une étonnante précision psychologique, sans lourdeurs ni vulgarité, ce court et séduisant roman explore la déception de l’avachi avec sensibilité et une grâce ithyphallique douce-amère. (D.V.)
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Verena Hanf, Tango tranquille, éditions Le Castor Astral

Tango tranquilleQuand deux solitudes se rencontrent dans une grande ville et font quelques étincelles le temps d’un joli premier roman : Violette, la soixantaine blasée et blessée, s’est refermée au monde et a coupé les ponts ; Enrique, jeune bolivien sans papier, est emprisonné derrière les barrières de la langue, de l’administration et de la société. Deux personnes qui n’ont rien en commun, et qui pourtant vont s’entraider plus qu’ils ne l’auraient, l’un comme l’autre, cru possible. Née en Allemagne d’un père allemand et d’une mère égypto-libanaise, Verena Hanf habite Bruxelles et écrit en français : en plus d’être un vivant plaidoyer pour un certain mélange des cultures, elle écrit avec force et simplicité des sentiments timides et universaux – juste ce qu’il faut pour nous toucher, donc. Le roman le plus limpide et chaleureux de la sélection 2014 du Prix, de ceux qui réchauffent le cœur sans qu’on s’en plaigne même en plein été. (Benjamin Fau)
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Gaëlle Héaulme, Les Petits contretemps, éditions Buchet-Chastel

Les Petits contretempsMême dans le comité de sélection d’exception qui compose le Prix de l’Inaperçu – déjà 7 ans sous vos applaudissements – il nous arrive parfois de trébucher (Chastel, les amateurs de cette maison d’édition ainsi que d’humour fin et racé me comprendront), de manquer un jour, de fêter le 1er mai un 30 avril et autres fâcheuses et souvent absurdes complications. Gaëlle Héaulme partage aussi ce genre d’expérience et ce sont 35 « petits contretemps » qu’elle propose à son lecteur, trente-cinq souffles acides et gais sur les dérapages du quotidiens, les avanies minimes qui peuvent tout faire basculer. Un contretemps est un procédé rythmique dans lequel une voix, ici celle de la littérature et du talent, est articulé sur un temps faible. Ainsi ces nouvelles éclairent nos petits arrangements mesquins, nos négociations médiocres, la monotonie parfois grinçante de journées trop familières. De la caresse à l’uppercut, nos jurés se laisseront-ils toucher par cette plume vive, précise, tantôt crue, tantôt poétique, habilement toujours pertinente ? (D.V.)
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Isabelle Sorente, 180 Jours, éditions Jean-Claude Lattès

180 JoursIl faut avouer qu’on a hésité un moment avant de le sélectionner, celui-là. Non en raison de sa qualité, au contraire. Mais 180 jours, d’Isabelle Sorente, avait quand même eu sa petite presse de la rentrée de septembre 2013. Petite, respectable, mais pas suffisante à nos yeux. Car 180 jours était de toute évidence l’un des plus grands livres de la rentrée française, et que dans le même temps les doubles pages et autres interviews de fond étaient réservées à d’autres. Dans ce remarquable roman, il y a deux portes d’entrée, sans qu’il n’y en est de préférable : celle de l’enquête « de société » d’une part, car c’est bien d’une enquête qu’il s’agit, d’une descente en profondeur et sans rappel dans les arrière-cours fort peu ragoutantes des producteurs industriels de viande de porc – de la gestation à « l’embarquement » (car ce monde déshumanisé est celui de la lumière artificielle, des processus automatisés et de la litote généralisée) ; et d’une autre part, celle de l’aventure humaine d’un professeur de philo en quête d’un petit peu de sens dans sa vie, et qui va trouver au cours de son voyage au cœur de l’horreur industrielle contemporaine bien davantage qu’il ne l’aurait cru. Réussir un roman aussi magistral à partir d’un sujet aussi peu « glamour » ne semble même pas être un tour de force, tant l’écriture d’Isabelle Sorente est efficace et maîtrisée, ses personnages tangibles et attachants, son récit de bout en bout tendu sur des petits riens qui ne permettent jamais à notre intérêt de se relâcher. On pourrait parler longtemps de 180 jours, ce ne serait jamais suffisant. Reste seulement à tout faire pour que ce grand roman humaniste sur la déshumanisation moderne passe encore un peu plus aperçu… (B.F.)
Note du comité du Prix de l’Inaperçu : un certain nombre de blagounettes ont été censurées de cette notice, comme par exemple « de l’art ou du cochon », « tout est bon dans le cochon », « cochon qui se l’écrit » ou encore « l’auteur sait vous mener à bon porc ». Le comité du Prix est en train de réfléchir à une sanction appropriée envers le rédacteur.
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Sélection 2014 du Prix de l’Inaperçu – Étranger

Einzlkind, Harold, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, éditions Actes Sud

HaroldLégèrement asocial et quelque peu dépressif (mais, après tout, pas beaucoup plus que n’importe lequel d’entre nous), Harold n’aime rien tant que simuler son suicide par pendaison deux fois par semaine dans le hall de son immeuble – ses voisins s’y sont d’ailleurs très bien fait. Jusqu’au jour où une nouvelle venue dans l’immeuble lui confie son fils, Melvin, 11 ans, surdoué et bien décidé à retrouver son père biologique, quitte à parcourir pour cela l’Europe en long, en large et en travers. Road-trip hilarant autant que portrait en creux d’une société qui marche, dans ses meilleurs moments, sur la tête, Harold semble écrit par une sorte de Nick Hornby sous perfusion d’humour noir. Succès surprise outre-Rhin, ce roman impertinent et jouissif mérite largement sa sélection : pied de nez constant à la bêtise sereine des choses et des « gens normaux », il se révèle un redoutable antidépresseur à la prise aisée et à la posologie peu contrariante, pour peu que l’on ne soit pas allergique à l’ironie abrasive et à la neurasthénie joyeuse. (B. F.)
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Kristopher Jansma, La Robe des léopards, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, éditions Jacqueline Chambon

La Robe des léopardsIl y a des romans comme des jeux de pistes, déroutants mais joyeux, impossibles tant à résumer qu’à lâcher avant la dernière ligne. Ainsi de ce premier roman, dont le narrateur change de prénom comme d’histoire, mythomane virtuose qui mélange différents niveaux de « réalité » et de fiction jusqu’à égarer parfois le lecteur consentant sur les sentiers de son imaginaire. Écrivain dont tous les textes auraient été perdus, lui qui enseigne le journalisme sans avoir jamais signé un seul article, parcourt le monde à la recherche d’un supposé ami de jeunesse et rival en littérature afin d’en écrire la biographie. A moins, bien entendu, que la seule biographie qu’il n’écrive jamais soit la sienne propre… Plus qu’un exercice de virtuosité narrative comme il pourrait le sembler à première vue, La Robe des léopards est une machine à explorer les possibles de l’imagination littéraire, un voyage dont la destination compte peu. De toute la sélection 2014, voilà probablement le roman qui s’amuse le plus ouvertement de son art et de ses matériaux, toujours distrayant et pourtant grave, de la gravité de ceux qui savent que le plus important n’est pas toujours la réalité, mais le récit qu’on en recrée. (B.F.)
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Tabish Khair, Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire, traduit de l’anglais (Inde) par Antonia Breteuil, éditions Du Sonneur

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaireDe nos jours, au Danemark. « De nos jours », c’est-à-dire : après le 11 septembre. Un indien et un pakistanais, le premier tout sauf religieux, le second musulman peu pratiquant et respectueux de la laïcité (et accessoirement, notre narrateur), s’installent dans la petite ville tranquille d’Aarhus, en collocation avec un troisième intégré, lui très pratiquant. Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce que ce dernier commence à agir bizarrement, à disparaître sans un mot pendant des soirées entières, à recevoir des coups de fils étranges… La suite est à découvrir dans cet épatant petit roman qui parvient à brasser des thèmes graves sans jamais se départir d’un sourire complice. On y rit en effet d’à peu près tout : de la société danoise, des fondamentalismes religieux et de leurs dangers, des efforts des hommes du XXIe siècle pour aimer et pour se faire aimer, pour accepter leurs semblables et pour se faire accepter parmi eux. Et au-dessus tout cela plane une ombre menaçante, celle de la peur du prochain et de la violence aveugle du terrorisme. Une leçon de sage gaité, à déguster dans toutes les positions praticables. (B.F.)
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KIM Ae-ran, Ma Vie dans la supérette, traduit du coréen par KIM Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo, éditions Decrescenzo

Ma Vie dans la supéretteDes quatre fictions qui composent ce recueil, également partagés entre flânerie, mélancolie, vertige et détails, difficile d’en choisir une. Le talent de la jeune auteure coréenne, née en 1980, est évident, tout en sobriété et en belles références. Si le décor est coréen, l’art est un heureux mélange de littératures orientales et occidentales : nul dépaysement impossible, nul exotisme rédhibitoire à redouter, donc. Le récit éponyme est la très belle errance, très poignante, d’une jeune femme désœuvrée à Séoul, qui distrait ses pensées noires en visitant régulièrement les supérettes de son quartier. Quand on lui pose des questions, elle invente, elle fuit – change d’épicerie. Toutes les supérettes se valent. Dans le royaume des objets et des échanges marchands, cependant, une tristesse sourd et se répand, au ballet des dizaines de clients dont les drames et les achats se confondent, ceux-ci révélant peut-être ceux là : des lames de rasoir pour se trancher les veines, de l’eau pour avaler ses somnifères… On ne ressort pas réconcilié avec les épiceries de ce recueil de courts récits – mais avec une très belle sensation humaine. (Nils C. Ahl)
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Astrid Rosenfeld, Le Legs d’Adam, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, éditions Gallimard

Le Legs d’AdamAprès Harold, c’est Eddy qui nous vient d’Allemagne et dont la belle gueule serait celle de son grand-oncle Adam Cohen, du moins selon ses grands-parents Lana et Moïse. Après le décès de ce dernier et la découverte d’un manuscrit, l’auteur du Legs d’Adam, Astrid Rosenfeld, nous fait traverser l’Allemagne et la Pologne des années 1930 et 1940 dans les pas de ce grand-oncle charmeur, peut-être voleur, surtout amoureux. Gallimard ne s’est pas trompé en choisissant un premier roman ample, ambitieux, parfois haletant et plaisamment humoristique, en dépit d’un sujet tragique et désormais classique qu’est la Shoah. S’embarquer avec Eddy dans la découverte de ce parent-miroir balloté par la vie, et rencontrer une mère « antéchrist du féminisme », un beau-père « Elvis » du zoo de Berlin et vendeur de contrefaçons de fossiles ou encore la belle Anna devraient séduire les amateurs d’odyssées, de tragicomédies historiques et de romans d’apprentissage. (D.V.)
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Ceux qui ne viendront pas ce soir

Bien entendu et comme tous les ans, on s’inspire de Picrochole et Grandgousier, de Booba et de Rohff, de Mohamed Ali et George Foreman, et à la fin on regrette de n’avoir que 10 places et qu’il y aura des oubliés. Tandis que Nils Ahl fait passer ses réunions de l’Inaperçu pour des chutes de moto, que David Vauclair soutient mordicus avoir glissé sur une plaque de verglas en avril et que Benjamin Fau défend l’idée que le look panda sera la mode de demain, et qu’il prend donc de l’avance, le comité dans son ensemble vous encourage à aller à la découverte de La méthode Arbogast de Bertrand de la Peine (ed. de Minuit), de poursuivre L’autopsie des ombres de Xavier Boissel (Inculte), de retrouver L’étrangère qui a perdu ses yeux dans le sable de Florence Miroux (Bleu Pétrole) ou de courir derrière Le Fou du marché rose de Daniel Roussel (Capri). Le dernier voyage de Carsten Jensen (Maren Sell) devrait espérons-le vous faire rêver de Groenland, L’ange-gardien de Montevideo de Fellipe Polleri (Lucquin) vous emplir d’effroi, et Dans la barque de Dieu de Kaori Ekuni (Picquier) vous émouvoir. Tant d’autres méritent critiques, chroniques et lectures que nous vous engageons à partager avec nous vos avis, découvertes et coups de cœur. (D.V.)

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