La sélection 2013

Sélection 2013 du Prix de l’Inaperçu – Prix Ignatius J. Reilly

Lilian Auzas, Riefenstahl, éditions Léo Scheer

Riefenstahl« Leni, lumière de ma vie, feux de mon âme, mon péché », pourrait murmurer Lilian Auzas qui partage en ce premier roman-enquête autofictionnel sa fascination pour la cinéaste allemande géniale et décriée. Biographie brève, réflexion sur le passé, Auzas sait nous projeter dans la vie de son énergique héroïne et nous confronter à l’ambition, au talent et à la volonté de celle à propos de qui l’historien Liam O’Leary écrira « artistiquement, elle fut un génie, et politiquement, une imbécile. » Danseuse experte, athlète courageuse, actrice médiocre mais populaire, réalisatrice formaliste percutante, propagandiste efficace ou photographe habile, ce sont toutes les facettes d’une femme étonnante que l’auteur nous invite à découvrir. Exercice d’admiration nuancé et illustration aimable démontrant que le beau n’est pas moral et le charisme pas sainteté, Riefenstahl prête à la controverse. Que le temps de l’oubli redonne ou non à l’artiste la place qu’elle mérite, pour le comité de sélection il est temps de se souvenir de l’ouvrage ; derrière, les lecteurs jugeront. (David Vauclair)
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Hervé Bel, Les choix secrets, éditions Jean-Claude Lattès

Les choix secretsMarie est une vieille femme dans une vieille maison, quelque part en France. Amours flétries, espoirs déçus, confite dans l’envie et la jalousie, elle passe sa vieillesse dans l’aigreur. Pendant ce temps, son mari tousse, s’étouffe s’étiole. La narration glisse entre deux points de vue, plus ou moins distants, alternant le passé, trop bref, et le présent, très long. Le lecteur assiste au lent triomphe ambigu de la méchanceté d’une vielle femme qui écrase, étouffe son mari, ses fils, toute sa famille. Portrait au fil de sa pensée, le roman suit Marie partout, à son rythme et dans ses mensonges, avec une crudité qui va du banal à l’insupportable. Deuxième roman d’Hervé Bel (La Nuit du Vojd, JC Lattès, 2010), Les Choix secrets est réjouissant parce qu’impitoyable avec son personnage impitoyable. La langue d’Hervé Bel n’y va pas par quatre chemins, la plus terrible s’exprime clairement et presque banalement. Au comité de sélection, on dirait que ce livre-là est inaperçu parce qu’il est trop juste. (Nils C. Ahl)
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Martine Desjardins, Maleficium, éditions Phébus

MaleficiumLa curiosité a tout l’air d’être un vilain défaut : à la fin du XIXe siècle, sept hommes entrainés par son feu dévorant, partent en voyage en Orient et en Afrique, s’y retrouvent confrontés à des créatures surnaturelles en même temps qu’à la noirceur de leurs péchés, et n’en réchappent que marqués par telle ou telle horrible infirmité. Leurs confessions, recueillies par un fictif abbé québécois, composent ce prétendu traité condamné pour hérésie – et aux titres de chapitres évocateurs même pour qui ne parle pas un mot de latin : « Stigma diabolicum », « Larvae infernales » ou encore « Osculum infame ». Bon appétit. Aux confins du fantastique et de l’horreur, ce quatrième roman d’une auteure québécoise (mais son premier publié en France) emprunte avec élégance à plusieurs univers littéraires pour créer un malaise prégnant : cabinets de curiosités, roman gothique, symbolisme, maniérisme, épouvante et récit de voyage exotique – tout cela mélangé dans un brouet aux relents de souffre et de magie noire. Finement ciselée et fascinante, cette exploration de l’improbable a, en tout cas, de l’équipe du Prix de l’Inaperçu provoqué la curiosité – qui, on s’en rappelle, est un vilain déf… Oh, et puis zut : on s’en fiche, lisons donc. (Benjamin Fau)
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Dominique Rivaz, Rose Envy, éditions Zoë

Rose EnvyDans sa brièveté comme dans son adresse poétique (la narration est à la deuxième personne), Rose Envy ne cesse de dérouter et de fasciner. Récit d’amours fusionnelles et cannibales (au moins symboliquement), le texte se contient, se retient et pourtant semble s’épanouir sans entrave. Le geste littéraire est précis et dense. Le personnage principal (le tu, l’autre), une jeune femme qui se mord les lèvres (on le fait aussi pour ne pas trop en dire), qui se mange la joue : une femme qui tombe amoureuse, qui enfante, qui porte le deuil. Avec toujours cette répétition de l’appétit et de la dévoration dans son désir, dont on ne sait trop s’il est refoulé, avéré ou transformé, elle porte un surnom paradoxal et parfait : Smoothie. La douce est brûlante et aiguë, hantée par toutes les amoureuses passées et à venir, mise en mouvement par une langue aussi classique que contemporaine. En filigrane, une autre amoureuse : Artémisia, qui mangea les cendres de son époux pour devenir son tombeau. Résumer ce livre est une gageure tant il est concentré et gourmand. Il n’y a pas un mot de trop. (N.C.A.)
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Michaël Uras, Chercher Proust, Christophe Lucquin Editeur

Chercher ProustDans la langue commune de 2013, Jacques Bartel est un geek. A grosses tendances nerd. Un otaku de la Recherche du Temps perdu et de son auteur, Marcel Proust. Un passionné presque maladif, à l’existence toute entière tournée vers la source de sa passion, perdu dans un monde peuplé d’individualités plus ou moins égoïstes, autocentrées et parfois cruelles – parents, amoureuses, collègues. Et, du coup, un perdant même pas vraiment magnifique – mais tellement attachant pour qui s’y reconnait ne serait-ce qu’un petit peu. Premier roman d’un professeur de lettres modernes de trente-six ans, Chercher Proust est un voyage à la fois souriant et grimaçant au pays des petites névroses contemporaines, de l’altérité incompréhensible, des frustrations et finalement de la foi en la littérature qui emporte tout sur son passage. Tout cela transcendé par une intelligence satirique qui sait se faire légère et n’en panser que mieux les blessures de l’ego littéraire. N’ayez pas peur : même si vous n’avez jamais ouvert la Recherche, la lecture de Michaël Uras ne sera certainement pas du temps perdu… (B.F.)
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Sélection 2013 du Prix de l’Inaperçu – Étranger

Iouri Droujnikov, L’étoile du généralissime, traduit du russe par Marilyne Fellous, éditions Fayard

L’étoile du généralissimeL’une des règles non-écrites du Prix de l’Inaperçu (outre la consommation exclusive de grands crus bordelais lors des délibérations et le traditionnel séminaire du Comité à Marrakech au printemps de chaque année) était de ne pas sélectionner d’auteurs disparus. Prime au vivace. Mais il n’y a de règle qui ne connait d’exception : en voici une pour Iouri Droujnikov, définitivement inactif depuis 2008 mais dont Fayard a publié le dernier roman l’an dernier dans un silence assez assourdissant. Preuve s’il en fallait que certains auteurs morts sont bien plus vivants que certains qui bougent encore, L’étoile du généralissime promène son lecteur dans une fiction d’espionnage facétieuse et décalée, balloté entre FBI et ex-KGB, entre le Kremlin en 1945 et la Californie en 2005, le Bolchoï et le Koweït, l’invention délirante (beaucoup) et la réalité historique (un petit peu, et pas forcément fait exprès…). Attention : goût pour l’absurde et le loufoque irrévérencieux exigé ! Mais cela en vaut la peine, tant le voyage est réjouissant et souriant – avec quelques vérités au bout, en plus. (B.F.)
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Tomas Espedal, Marcher ou L’art de mener une vie déréglée et poétique, traduit du norvégien par Terje Sinding, éditions Actes Sud

Marcher ou L’art de mener une vie déréglée et poétiqueLa gueule de bois n’est pas qu’un mal de crâne, ou une nausée. Parfois, revenu du voyage alcoolique, les choses sont plus claires, les décisions plus faciles à prendre. Pour Tomas, écrivain à bout de souffle, ancien boxeur, cette gueule de bois est la bonne. Il part. Il quitte avec bonheur une vie qui le lasse pour l’errance. A travers la Norvège, il convoque d’autres écrivains marcheurs, rencontre des marginaux, remet en cause son regard sur le monde. D’un sujet immense, du mouvement de la vie, Tomas Espedal, écrivain norvégien confirmé, tire un texte presque trop bref, poétique, sans affèterie ni fausse prudence. C’est toujours ainsi avec les marcheurs : s’ils ne s’arrêtent pas… Exploitant à merveille l’incertitude de la narration – autobiographique, romanesque, un peu des deux, certainement – Marcher est d’une folle évidence, d’une folle liberté, parfois érudit, mais jamais convenu ni ennuyeux. Se débarrasser des lunettes sociales et des rets de nos attentes est un plaisir rare et beau, avec Tomas Espedal. (N.C.A.)
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Christoph Lode, Bazerat, le sceptre de Salomon, traduit de l’allemand par Anne Le Boulluec et Allain Carré, éditions Anne d'Hercourt

Bazerat, le sceptre de SalomonIvanhoé a-t-il un cousin saxon, Indiana Jones un ancêtre germanique ? Christoph Lode, conteur spirituel et romancier populaire, nous propose à l’instar de Walter Scott une « romance », une épopée fabuleuse qui renvoie à une forme qui ne respecte pas exactement la vraisemblance, préférant la théâtralité, l’aventure et le surnaturel à la vérité historique la plus stricte. Et quelle réussite ! Car si son héros, Raoul de Bazérat, est atteint d’une maladie pulmonaire, le roman, lui, ne manque jamais de souffle. De Rome à Jérusalem, de Constantinople au cœur de l’Arménie, notre chevalier de Lorraine se retrouve, pour la rémission de ses péchés, en quête du mystérieux Bâton de Saint Antoine, que les mondes chrétiens et musulmans convoitent chacun. Haletant et palpitant, le courageux et charmeur Bazérat séduira les amateurs de cavalcades, de trésors cachés, de princesses énigmatiques, de péripéties et de retournements de situation. Déposez votre heaume, ou remisez votre rouet, choisissez un fauteuil confortable et laissez le charme agir. (D.V.)
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Yi In-Seong, Sept méandres pour une île, traduit du coréen par Ae-Young Choe et Jean Bellemin-Noël, éditions Decrescenzo

Sept méandres pour une îleOn peut donc encore être surpris par une autofiction en 2013. Il faut quand même pour cela une sacré dose d’esprit d’aventure et d’expérimentation littéraire : la preuve avec ses Sept méandres de langage s’enroulant autour d’une île-narrateur, voyages souvent déroutants à travers sept instantanés de la vie d’un futur écrivain – la vie étant faite de morceaux qui ne se joignent pas, comme chacun sait. Figure de proue d’un certain mouvement de renouvellement des formes littéraires en Corée, Yi In-Seong ne laisse jamais son lecteur en repos ni en terrain connu. A chaque chapitre, il faut accepter de plonger dans un flux continu de sensations et de pensées, tout remettre en question pour tenter de recomposer le puzzle narratif complexe orchestré par l’auteur. Pour finalement dresser un portrait, reconstituer une identité, découvrir un être unique. Certainement l’écriture la plus surprenante et admirable de la sélection 2013 – c’en est également l’expérience la moins facile d’accès, mais à coup sûr l’une des plus riches et des plus mémorables. (B.F.)
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Alejandro Zambra, Personnages secondaires, traduit de l’espagnol (Chili) par Denise Laroutis, éditions de L'Olivier

Personnages secondairesAlejandro Zambra en est à son troisième roman et déjà, dans le monde hispanophone, on le considère comme un grand, un romancier qui comptera. Usant de chemins de traverse, il explore l’histoire récente de son pays, le Chili, se remémorant entre candeur et mélancolie une enfance sous la dictature. Tout le monde connaît les protagonistes nationaux, Zambra s’attache à retracer avec une insouciance désenchantée la vie de ceux qui ne sont pas accessoires mais simplement en marge des grands événements. C’est avec compréhension qu’il décrit les médiocres, les petits, ceux qui ne s’engagent guère, ou ceux comme lui qui étaient trop jeunes pour comprendre et trop âgés pour ignorer. Reprisant ses souvenirs en touches discrètes, subtiles et souvent ironiques et souriantes, il narre avec talent comment une jeune fille de douze ans fit de lui un naïf mouchard de neuf ans et comment cette aventure influera le romancier une fois adulte. Ainsi, pour paraphraser Desproges, surtout n’oublions pas que dans Pinochet, il y a littérature. (D.V.)
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Ceux qui ne viendront pas ce soir

Et comme chaque année, les choix pour la sélection furent ardus voire complexes. Pensez donc : on lorgne sur un excellent Kivirähk pendant plusieurs semaines, dont la discrétion est alors à la hauteur de l’immense talent – puis, chafouin, le voilà qui fait son succès en loucedé et en avril (le printemps, probablement) … on en est encore tout ému, très heureux, et un soupçon déçu.

Alors au moment où Nils Ahl recharge son Walther PKK 7.65mm, où Benjamin Fau argue qu’il fait plus de dégâts en pyjama devant son ordinateur avant sa première tasse de Earl Grey que le reste du comité en une année de terrain et que David Vauclair a des fantasmes d’explosions nucléaires et de cuves à requin, on s’arrête, on respire et on revient sur ceux qui, malheureusement, ne seront pas avec nous lors des délibérations :

Nous vous recommandons ainsi chaleureusement les subtils et amusants « Ecrivains inutiles » (ed. Attila) d’ Ermannon Cavazzoni, les expériences absurdes, profondes et tragiques (il y a de la plaine kazakhe, forcément) d’Oleg Pavlov dan ses « Récits des derniers jours » (ed. Noir sur Blanc), ou encore l’enquête originale et décapante de Carlos Calderon Fajardo qui vous fera prendre « Conscience de l’ultime limite » (ed. Arbre Vengeur).

Citons encore « Conférenciers en situation délicate » d’Alain Fleischer, « La dernière nuit » de Marc Durain Valois, « Le jour où les chiffres ont disparu » d’Olivier Dutaillis, « Film noir » de Dimitris Stefanakis, « Prison avec piscine » de Luigi Carletti ou « Le dessinateur d’ombres » d’Anna Clavel qui tous méritent lecteurs et chroniqueurs.

Ajoutons enfin une mention spéciale à un livre « Rose », proposé par notre ami Stéphane, « Fuck Buddies et autres corps anonymes » de Fabien Béhar. Pour toutes celles et ceux qui préfèrent un Book Buddy (et plus si affinité), venez nous rejoindre le 30 mai au Café de l’Industrie.

Une réponse à La sélection 2013

  1. Votre prix est précieux voire rebelle. Il mérite une couverture plus large. A l’occasion j’aimerais m’entretenir avec vous sur les dysfonctionnements qui ont poussé une dizaine de personnes à partir plus tôt que prévu. Ils n’étaient pas mécontents mais la sono était si mauvaise (et les gens au bar hurlaient plus qu’ils ne parlaient) qu’il était impossible d’entendre quoi que ce soit, ni de voir d’ailleurs. C’est très dommage car l’ambiance est très sympathique. Une estrade pour les lauréats serait peut-être avisée. Il ne s’agit pas là d’une critique mais d’une constatation que je regrette car pas mal de blogueurs s’étaient déplacés et sont repartis sans rien. Votre prix mérite l’excellence! Amitiés

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