La sélection 2012

Sélection 2012 du Prix de l’Inaperçu – Prix Ignatius J. Reilly

Miguel Bonnefoy, Naufrages, éditions Quespire

NaufragesSous-titré « quatre nouvelles autour de la solitude », ce livre, minuscule, est aussi délicat que délicieux. Aussi bref que brillant. Et aussi difficile à mettre en valeur qu’il le mérite pour de bon. Car il faut un sacré talent pour exister en moins de quatre-vingts pages, avec des personnages aussi hénaurmes que Robinson ou Perséphone – ou aussi insignifiants qu’un cambrioleur bienveillant devenu fée du logis. C’est qu’il n’y a pas d’intrigue ou de péripétie qui vienne saisir le lecteur, ici, juste le fil de l’eau, le courant du style, et cette impression qu’un petit décalage, qu’une vision biaisée des événements, suffit à tout changer. Loin d’un exercice de style en dépit des apparences, le livre est une réussite. Lauréat d’un concours de nouvelles à l’université, son auteur a pour l’heure aussi peu de références qu’il a d’avenir. En tout cas, il n’est plus seul : maintenant, nous sommes plusieurs à le lire et à guetter la suite. (Nils C. Ahl)
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Patrick Chamoiseau, La papillon et la lumière, éditions Philippe Rey

La papillon et la lumièrePetite surprise dans nos rangs après avoir lu un conte philosophique articulant légèreté, profondeur, audace et regret, de découvrir que l’auteur de ce bref récit entre Voltaire et Taisen Deshimaru était le déjà très aperçu Patrick Chamoiseau, ici illustré par les élégants traits de Ianna Andreadis. Mais qu’importe ! Si le talent est là et le livre ignoré, il est nécessaire de faire connaître l’ouvrage. L’intrigante histoire d’un vieux papillon aux ailes intactes guidant, malgré lui, un jeune congénère curieux avide de ses réflexions séduit. Les poétiques conversations du fougueux et du vénérable pour savoir passer de l’ombre à la sagesse méritent plus de lumière. (David Vauclair)
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René Corona, L'hébétude des tendres, éditions Finitude

L'hébétude des tendresAvant de mourir, il semble admis par la sagesse populaire que l’on voit le film de sa vie défiler devant ses yeux. De toute évidence, ce peut également être un livre. Pour l’antihéros tendre et hébété de René Corona, c’est une petite vie qui ressemble à la nôtre – dénouement tragique mis à part, peut-on espérer –, entre rêves d’enfance, nostalgie d’un Paris disparu, disques d’Eva Cassidy et livres d’Henri Calet sur fond d’Adagio d’Albinoni. La vie d’un homme comme une promenade, dont les paysages familiers seraient autant de souvenirs. Les femmes, les amis, l’envie d’écrire… Et peut-être même, qui sait, s’il avait su, s’il avait reconnu celle qui avait ouvert le feu dans ce centre commercial où sa copine venait de le plaquer, cela aurait pu changer quelque chose. Peut-être pas. Roman des déceptions ordinaires, gris foncé plus que noir, L’hébétude des tendres parle doucement à notre cœur, comme un vieil ami un peu triste que l’on est heureux de retrouver.

P.S. : cette année, c’est le dixième anniversaire des éditions Finitude, excellente petite maison bordelaise aux choix éditoriaux de qualité et aux livres amoureusement conçu et fabriqué. Que cette sélection soit également un salut et un vœu de longue vie. (Benjamin Fau)

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Isabelle Kauffmann, Grand huit, éditions Le Passage

Grand huitQuitté par sa femme, trahi par son meilleur ami (le second s’étant carapaté avec la première, on s’en doutait), Kitz a décidé d’en finir. Pied au plancher, il croise cependant la route (au sens propre) d’un nourrisson, David. Sa mère est morte sur le talus, il appelle, il a faim : Kitz le prend dans ses bras et reprend goût à la vie. Il relance même son usine de jouets. Malheureusement, huit ans plus tard, David est victime d’un curieux kidnapping : les ravisseurs réclament le temps que son père a passé avec lui… Un prétexte poétique et farfelu qui donne l’occasion à Isabelle Kauffmann d’un très bel exercice de style, tous terrains et tous genres autorisés. C’est délicat, drôle, habile – le lecteur en redemande. D’autant plus quand il se rend compte – justement – qu’en dépit du prétexte et de l’exercice de style, il y a bel et bien un roman ici. Un vrai. Un bon. Un beau. (N.C.A.)
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Marius Daniel Popescu, Les couleurs de l'hirondelle, éditions José Corti

Les couleurs de l'hirondelleRamené à ses racines roumaines par le décès de sa mère, le narrateur, désormais suisse et jeune père émerveillé, réconcilie ses souvenirs d’enfance avec son quotidien d’exilé amoureux. Roman incantatoire, sans doute autobiographique, sur une expérience d’immigration réussie, Marius Daniel Popescu propose une réinvention du concret par un usage habile du ressassement à la musicalité envoûtante. Soudain se découvre derrière la banalité des apparences et celle de la vie une voix tendre, constante et attirante dont la précision interpelle. Entrelacs de joie, peine et absurdité, le style de l’auteur fait jaillir la complexité du monde en quelques phrases simples. Beauté de la transmission. Attrait du détail incarné, attachant. Réconciliation d’un présent imparfait et d’un passé sans nostalgie, Popescu bouscule les lieux communs de la littérature. Vous avez dit original, peut-être même nécessaire ? Vous auriez raison. (D.V.)
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Sélection 2012 du Prix de l’Inaperçu – Étranger

Bettina Balàka, Murmures de glace, traduit de l'allemand (Autriche) par Martine Rémon, éditions Quidam

Murmures de glaceAu début des années 20, c’est un homme épuisé par la guerre et par l’exil qui rentre à Vienne. Ancien policier, ex-officier de l’armée impériale d’Autriche-Hongrie, Balthasar Beck a passé plusieurs années à l’autre bout du monde, prisonnier en Extrême-Orient russe. Là-bas, quand la température tombe à moins 30, moins 40, on appelle « murmures de glace » les cristaux scintillants que forme l’air expulsé par la bouche ou le nez. Pour Bettina Balàka, née en 1966 à Salzbourg, c’est aussi une façon de dire les secrets de l’absence – l’épouse abandonnée, Marianne, a dû survivre dans un contexte historique vacillant – et les mystères d’un crime : la première démarche qu’entreprend Balthasar, c’est de récupérer son poste au plus vite. Peinture historique et policière de Vienne après la défaite de 1918 et le démantèlement de l’Empire, Murmures de Glace s’amuse d’une représentation attendue de la ville façon Joseph Roth. C’est finalement ce jeu littéraire et le portrait de son personnage principal qui l’emporte, sur le thriller ou la fresque : et c’est très bien comme cela. Très très bien. (N.C.A.)
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Drago Jancar, Des bruits dans la tête, traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye, éditions Passage du Nord-Ouest

Des bruits dans la têteLa présence d’un roman de Drago Jančar dans cette sélection 2012 est très étrange. Considéré comme l’un des grands écrivains contemporains slovènes, il a reçu le Prix européen de littérature pour l’ensemble de son œuvre en 2011. Et les médias français en ont parlé, en plus. Ah ? — De l’auteur, oui. Et du roman ? — Pas trop, non. C’est tout le problème. Roman de prison, Des bruits dans la tête raconte semble-t-il une violente révolte, héroïque et dérisoire, à la suite de la retransmission interrompue d’un match de basket. En fait, le texte se raconte lui-même, raconte son narrateur, dont le sens épique confond l’histoire de ses jeunes amours, la révolte des prisonniers et le siège de Massada au premier siècle. Le regard est démesuré, il faut une main de géant – et pourtant, cela fonctionne, tout est formidablement équilibré. Un grand écrivain, on vous dit. (N.C.A.)
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Adam Langer, Les voleurs de Manhattan, traduit de l'américain par Laura Derajinsko, éditions Gallmeister

Les voleurs de ManhattanAu premier abord, ce ne pourrait être qu’une énième histoire de littérateur new-yorkais : c’est bien connu, à New-York, il y a quasiment autant d’écrivains que de pizzérias et de livreurs de sushi à domicile (réunis). Un jeune auteur, aussi idéaliste que dépourvu de succès, désespère du monde du livre qui lui préfère les confessions bâclées d’une star du rap – sa petite amie elle-même parvient à placer le récit de sa jeunesse en Europe de l’est chez un éditeur, et en profite pour le quitter. Au hasard (hasard ? vraiment ?) d’une rencontre, un ancien éditeur cynique lui propose de créer, à eux deux, une sublime escroquerie littéraire, arguant qu’aujourd’hui, « pour publier, il faut d’abord être connu ». La suite est un miracle d’invention, de liberté maligne et de virtuosité rigolarde : bien entendu, rien ne se passe comme on s’y attendait, et la ligne séparant la réalité de la fiction se fait, au fil des pages, de plus en plus fine. Débordant d’idées (on a presque envie de dire à Adam Langer qu’il ferait mieux d’en garder pour ses prochains romans…), drôle et mordant, impossible à lâcher, Les voleurs de Manhattan est le page-turner par excellence de cette sélection. Un plaisir de lecture simple et pur, doublé d’un hymne hilarant aux pouvoirs de l’imagination et de l’écriture. (B.F.)
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Tony O'Neill, Sick City, traduit de l'anglais par Daniel Lemoine, éditions 13e Note

Sick CityDans Sick City, le premier cadavre fait son apparition au bout d’une ligne. Le noir est mis : le soleil de Los Angeles éclaire un roman assorti. Des personnages camés jusqu’à la moelle, un tueur psychopathe fan de Phil Collins (ceci explique-t-il cela ?), des combines qui tournent mal, les bobines d’un porno amateur avec Steve McQueen et Sharon Tate que tous convoitent, et une ville qui broient les faibles, les laissés-pour-compte et les rêveurs : la partition est peut-être connue, mais elle est jouée ici avec un supplément d’âme apporté par une écriture brutale et élégante jusque dans les recoins les plus sombres et dérangeants de son intrigue. Punk et gentleman, quoi. Pour le premier roman noir en cinq ans de Prix de l’Inaperçu, il fallait bien ça. (B.F.)
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Emmanuel Pinto, Acouphène, traduit de l'hébreu par Laurent Cohen, éditions Actes Sud

AcouphèneBourdonnements et sifflements permanents et intimes, les acouphènes de Pini, soldat revenu de la première guerre du Liban, le poussent à tailler dans ses souvenirs et découvrir s’il est, ou non, responsable de la mort d’un enfant. « Dotés de sens confus et altérés », il tente de reconstruire la réalité, ce qui le mènera aux portes de Chatila, où le destin lui réserve une rencontre avec Jean Genet. Celle-ci a-t-elle lieu ? Littérairement indubitablement, Emmanuel Pinto instaure un dialogue avec l’une des égéries de la résistance palestinienne, en particulier deux de ses œuvres, Quatre Heures à Chatila et Un Captif amoureux. Cette valse avec Genet en quatre et non trois temps (Guerre, Rencontre, Elle, Enterrement) se déploie puissamment et démontre les pouvoirs de la langue à transformer une vérité en mythologie, et les souvenirs brouillés en réalité. A lire maux à mots. (D.V.)
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Ceux qui ne viendront pas ce soir

Chaque année il faut choisir, voter, émonder, un crève-cœur. D’autant plus qu’à l’instar de Hume le comité de sélection se rend bien compte que la raison est l’esclave de l’émotion et non l’inverse. Ainsi pour que les œuvres écartées sous le coup de la raison de l’un ou l’autre aient aussi la chance de susciter de nombreux et jolis sentiments, citons le savoureux Conteur d’Omair Ahmad (Philippe Picquier), le très épique Un parfum de Jitterburg de Tom Robbins (Gallmeister), le brutal Perv, une histoire d’amour de Jerry Stahl (13e Note), le mélancolique Arcadia de Lauren Groff (Plon), l’étonnant Va et dis-le aux chiens d’Isabelle Coudrier (Fayard), ou l’original Motorman de David Ohle (Cambourakis). Cette liste est encore longue et c’est l’une des raisons qui nous poussent à la poursuivre dans une émission mensuelle « Les aperçus de l’Inaperçu » dont vous pouvez déjà trouver le premier numéro en ligne (http://www.les-apercus.fr/) ou en s’abonnant sur iTunes (itpc://www.les-apercus.fr/podcast/les-apercus-de-linapercu.xml). Dans l’espérance que le plus grand nombre de ces ouvrages trouvent leurs lecteurs, nous laissons donc les dix qui nous séduisirent le plus à la sagacité de notre jury. (D.V.)

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