La sélection 2011

Sélection 2011 du Prix de l’Inaperçu – Prix Ignatius J. Reilly

Laurent Cohen, Sols, Actes Sud

SolsAu fil de la lecture, l’espace serein de la page telle qu’elle doit être (ordonnée en un bloc de texte, de caractère régulier et en paragraphes de taille moyenne), se désosse et se désorganise. Il prolifère selon les instances énonciatrices. Il se désarticule. Pour la faire moins pédante, disons qu’il éclate. Qu’il s’en met une bonne. Et bon courage, ami lecteur ? Ben non. Etonnamment, Sols, premier roman ambitieux et érudit, un tantinet avant-gardiste, est un prodigieux plaisir de lecture. De la rencontre d’un théologien spécialiste des anges et d’un historien de Vichy, renaît un Paris occupé, mais surtout « habité » au sens spirituel du terme. En plus, c’est réjouissant. Souriant, facétieux, inventif. Personne ne se demande si Laurent Cohen a du talent : c’est une évidence. Dommage de ne pas s’en être rendu compte en septembre. (Nils C. Ahl)
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Stéphane Fière, Double bonheur, éditions Métailié

Double bonheurLe choc des cultures est un vieux topos, du genre barbu et bedonnant. Mais travaillé en virtuose, il semble ouvrir des perspectives sans fin. Ici, c’est un jeune français, interprète débutant, que l’on projette sans bouée ni gilet de sauvetage au beau milieu de la Chine séculaire autant que furieusement prosaïque, au consulat de France à Shanghai plus précisément, et dont tous les repères vont se retrouver bouleversés de fond en comble par cette expérience : ses valeurs, ses croyances, ce qu’il savait de l’amour et de la culture, tout passera tôt ou tard par-dessus bord. Il y a de la satire dans ce troisième livre de Stéphane Fière (après La Promesse de Shanghai chez Actes Sud en 2006 et Caprices de Chine aux éditions de l’Aube en 2008), et de l’exécution sans sommation de préjugés et de clichés, aussi – on y apprend évidemment plus sur la société chinoise d’aujourd’hui que dans des dizaines de reportages, qui plus est sans idéalisation aucune, ni d’une culture ni de l’autre, orientale comme occidentale. Tout cela transcendé par un vrai sens romanesque et un travail sur le style qui joue, par petites touches, dans la cour des grands. Autant dire que nous sommes Fière d’accueillir Stéphane fiers dans notre sélection (ou peut-être l’inverse). (Benjamin Fau)
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Michel Jullien, Au bout des comédies, éditions Verdier

Au bout des comédiesC’est bien connu, la Roche Tarpéienne est près du Capitole, et il n’y a qu’un pas, qu’une infime glissade, qu’un petit tour du destin pour qu’une vie bascule, suspendue en ses derniers instants sur la minuscule frontière qui sépare la tragédie de la comédie. A travers une multitude d’époques et de lieux, dans un foisonnement érudit, Michel Jullien fait revivre des destinées autant brisées que truculentes et baroques, décrit la fin de personnages historiques – certains célébrés par la postérité, d’autres bien moins connus – sous ses atours les plus ironiques et rieurs – et révèle ainsi l’intime absurdité de la condition humaine dans un tourbillon verbal réjouissant. (B.F.)
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Claudine Lebègue, À ma zone, éditions La Passe du Vent

À ma zoneL’œuvre ici est plus qu’un livre, puisqu’il est aussi spectacle et disque, CD que vous trouverez empaqueté en fin d’ouvrage. Tout comme son titre, à entendre en un et à lire en trois mots, Claudine Lebègue offre une expérience joyeuse, fragmentée, incisive. Peu étonnant qu’Anne Sylvestre l’ait reconnue et parrainée ou qu’elle rappelle les chanteurs « à histoires » comme Charles Aznavour ou Linda Lemay. Lebègue fait défiler sans complaisance ses souvenirs d’enfance et de banlieue avec une gouaille touchante, une honnêteté, une sensibilité et une grâce qui font d’À ma zone un poème autobiographique attachant et digne. Sans misérabilisme, sans démagogie, les poches vides mais l’âme pleine, elle poursuit la tradition des auteurs-compositeurs populaires réalistes qui savent en quelques mots simples, avec ou sans musique, décrire la magie d’un instant, la rareté d’un moment fut-il banal et quotidien. (David Vauclair)
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Rémi Viallet, L'herbe sous les pieds, éditions Quespire

L'herbe sous les piedsLes fantômes restent parfois, un temps, parmi les vivants – c’est bien connu. Généralement, c’est que quelque chose ou quelqu’un les retient sur Terre, avant le repos éternel. Le héros ectoplasmique du premier roman du jeune comédien et dramaturge Rémi Viallet est de ceux-là : abattu dans une fusillade, un lundi matin au comptoir d’un café banal, il s’attarde parmi les vivants, scrute ceux qu’il aime, et va également fureter parmi ses malheureuses co-victimes… et autour de son assassin. Premier essai, donc, pour Viallet, et premier direct au cœur avec ce roman simple, efficace et émouvant, tout en fragments d’humanité tendres et nostalgiques. Tellement au cœur que, bien que paru en janvier 2010, ce qui aurait dû le priver de sélection pour le Prix 2011, il a été accueilli sous les applaudissements par le comité (pour une fois) unanime. Ca allait bien, de passer comme cela à côté : il fallait bien que ça cesse un jour ou l’autre. (B.F.)
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Sélection 2011 du Prix de l’Inaperçu – Étranger

Sherko Fatah, Le navire obscur, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Métailié

Le navire obscurLes tragédies modernes traversent les frontières, implacables comme les Antiques – ce sont des paraboles à l’impact inéluctable, et peu importe le temps, le lieu, la foi, la croyance ou le devoir qui les sous-tend. Pour Kerim, c’est une naissance en Kurdistan irakien, dans la violence et la haine de l’Occident, puis l’enrôlement forcé. Lorsqu’il parvient à fuir l’Irak, c’est l’enfer de la traversée, puis l’abandon et le déracinement de l’exilé – enfin, le passé qui le rattrape, le drame, point final d’une trajectoire marquée par cette malédiction primitive qu’est la peur et la haine de l’autre. Auteur remarqué en Allemagne (son premier ouvrage a reçu le prix Aspekte en 2000), Sherko Fatah signe un roman noir et puissant, impossible à reposer en court de route, à la fois démonstration et réflexion sur la gangrène polymorphe des extrémismes de toutes sortes. (B.F.)
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László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau, trad. Joëlle Dufeuilly, éditions Cambourakis

Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eauUn doigt borgésien trempé dans une encre japonisante, l’un des écrivains hongrois les plus stimulants de ces dernières années se livre à un curieux exercice bouddhique, entre quête d’une perfection idéale (en l’occurrence, un jardin) et litanie. Ou comment le désir et la poursuite du tout ne se résolvent pas pour son personnage principal, le petit-fils du prince Genji – à pied, en train, dans les livres et jusqu’à un monastère. Au mieux, il disparaît, dévoré par le décor et l’environnement, aspiré par une phrase sinueuse, rallongée et enveloppante, qui est en fait l’intrigue principale de ce curieux texte. Après Le tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), László Krasznahorkai se joue du roman romanesque et invite à la poésie. L’exercice a souvent été tenté. En vain. Pour un résultat médiocre. Ou alors, on a ri. Beaucoup. Mais dans le cas de László Krasznahorkai (le Président du jury est invité à répéter ce patronyme plusieurs fois avant le jour de la remise du prix), c’est une incontestable réussite. Et en plus, on aime ce titre. Long. Très long. Mais sublime. (N.C.A.)
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Juan José Millás, Une vie qui n'était pas la sienne, traduit de l’espagnol par André Gabastou, éditions Galaade

Une vie qui n'était pas la sienneConnaît-on jamais bien ceux avec qui l’on vit, sans parler de soi-même ? Julio, mari chassé de chez lui, va briser nombre de ses illusions sous la plume experte et maline de Juan José Millás. L’exigence de concision, de justesse de l’auteur fait ressortir avec efficacité et sensibilité les caractères de chacun des personnages dans un récit serré, haletant et enlevé en plusieurs courtes scènes remarquables, souvent drôles et émouvantes. Possédant son Cervantès sur le bout des doigts, Millás honore son lecteur et son héros de la plus quichottesque manière, mêlant à son récit réalités concrètes, incontestables et inventions arbitraires révélatrices. Et tous de se laisser emporter car nous savons d’expérience qu’il n’existe pas de frontière imperméable entre réel et imaginaire, rêve et état de veille, expérience jouissive de lecture et intelligente littérature. (D.V.)
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Marcel Théroux, Au nord du monde, trad. Stéphane Roques, Plon

Au nord du mondeQuelque part dans une Sibérie post-apocalyptique, entre Cormac McCarthy et Richard Matheson, un shérif nommé Makepeace (le « faiseur de paix ») habite un nord du monde désolé et dépeuplé. Ultime survivant plutôt que premier pionnier, Makepeace découvre des indices d’une vie ailleurs. D’une autre vie qui palpite encore malgré une grande catastrophe : Ping, tout d’abord, qui surgit de la forêt, puis un avion qui déchire le ciel. Suffisant pour prendre la route. A cheval. Parce que la solitude, c’est lassant, à force. Le canevas est classique mais Marcel Theroux a le talent (et la courtoisie) de ne pas en rester là. Le personnage de Makepeace est d’une rare efficacité, il y a du souffle et du rythme. Ce roman aurait logiquement dû faire le bonheur des libraires et de l’éditeur. Et pourtant. Injuste, on vous dit. In-juste. (N.C.A.)
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David Toscana, Un train pour Tula, trad. François-Michel Durazzo, Zulma

Un train pour TulaManœuvrant habilement pour être licencié et avoir le temps d’écrire un roman, Froylán se consacre en fait à la biographie d’un vieillard, Juan Capistrán, qui prétend être son arrière-grand-père. En échange de quelques timbres rares, il exhume avec lui une époque révolue de Tula – petite ville devenue commerçante au moment de la construction de son chemin de fer. Derrière l’essor industriel, la lente descente aux enfers des amours de Juan Capistrán, et le récit à tiroirs qu’en fait son peut-être arrière-petit-fils. Notes en pagailles, allers-retours entre passés de carton-pâte et présent aux relents d’éther, finiront balayés par des eaux diluviennes (qui sont en fait le commencement du livre). Une architecture soignée, un brin de picaresque, pas mal de fausses pistes : de la belle ouvrage, assurément. (N.C.A.)
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Ceux qui ne viendront pas ce soir

Toute sélection est un miracle irénique d’équilibres modelés de compromis variés et concessions diverses, celle-ci, comme chaque année ne fait pas exception. Et dans les luttes oratoires titanesques où chacun motive le verbe haut les raisons des ses choix, certains ouvrages en dépit de leurs évidentes qualités et de leur originalité sont exclus de nos deux listes finales. C’est pantelants, rompus, parfois aphones que le comité doit trancher et laisser à regret tel plaisir de lecture, tel coup de cœur singulier.

Ainsi le faux patriarche Joao Bermudes ne trompera pas notre jury de sa Géniale imposture (Anacharsis). L’élégante et sensible écriture d’Il n’y a personne pour vous répondre de Dubravka Ugresic (Albin Michel), le touchant Homme de ménage d’Anton Valens ou le bouillonnant Tant Attendu d’Abdelkader Benali (Actes Sud) ne disputeront pas au tragique Quand blanchit le monde de Kamila Shamsie (Buchet Chastel), à l’excessif Dieu bénisse l’Amérique de Mark Safranko (13e note) ou au poétique Apaiser la poussière de Tabish Khair (Le sonneur) leur place au palmarès de notre Prix.

Du côté francophone, c’est avec peine que nous avons abandonné à un autre destin la réjouissante Confession de Charleroi d’Aliocha Vandamme (Flammarion), le cruel Fauteuil pneumatique rose au milieu d’une forêt de conifères de Thibault Lang-Willar (Héloïse d’Ormesson), le charme crépusculaire d’Une interminable distraction au monde de Bertrand de Robillard (L’Olivier), la souriante logorrhée de Gapos, vies chimériques de Pierre-Alain Tilliette (Le Passage) ou le joli Cette bête que tu as sur la peau de Marie Chartres (Chemin de Fer). L’espérance nous conduit à souhaiter qu’eux aussi trouvent leurs défenseurs, nous serons les premiers à les conseiller à nos proches.
(D.V.)

3 réponses à La sélection 2011

  1. Anne-Sophie dit :

    Aïe aïe aïe, je vois qu’on en demande un peu beaucoup à la présidente. Pas sûre du tout que ce soit ce Laszlo… qui l’emporte ! Bon, je vais peut-être le lire avant de rendre un verdict définitif !

  2. Ravie de voir « Sols » ainsi repéré , un livre qui mérite vraiment des lauriers !
    ( Pas totalement inaperçu quand même puisque « coup de coeur » des vendeurs de la FNAC… )
    Et votre sélection dans le domaine étranger , ce livre au titre à rallonge d’un écrivain hongrois suscite déjà mon appétit …

  3. Ping : Inaperçu remarquable « Dzzing

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