La sélection 2010

Sélection du Prix de l’Inaperçu/ Prix Ignatius J. Reilly 2010

Denis Baldwin-Beneich Ed., Le Sérieux des Nuages,  Actes Sud.

La mémoire de Maxime, presque quinquagénaire installé aux Amériques, ressemble aux masses d’air qui se trouvent dans l’atmosphère, légère, gazeuse, elle alimente sa mélancolie gaie. Réchauffés par le soleil, ici une invitation inattendue à retrouver ses amis de jeunesse à Valmondois, dans le Val d’Oise, ses souvenirs s’élèvent en altitude et se condensent. Et si parfois ceux-ci sont faits de larmes, ils restent élégants, fluides, spirituels et dessinent les formes les plus belles. Mais la réalité, on la vit, on ne la regarde pas et Maxime devra se décider s’il souhaite reconquérir Marthe, son amour passé ou le laisser disparaître, en même temps que la nostalgie de son insouciante jeunesse. L’écriture tendre, humoristique et fine de Denis Baldwin-Beneich explore le doux désarroi introspectif de son héros avec virtuosité. Un livre subtil et sensible rappelant que les plus beaux cieux ne sont pas les plus bleus (David Vauclair)

Pascal Morin, Biographie de Pavel Munch, éditions du Rouergue.

Au prétexte réussi d’un écrivain reconnu se faisant biographe, Pascal Morin tourne autour d’un personnage d’artiste et de sculpteur, l’enveloppe de ses vérités et de sa légende. La campagne qui le voit grandir, sa carrière et son image publique, sa collection de corps d’hommes et de femmes – et surtout l’avidité avec laquelle il les découvre, les consomme, les aime. Roman du corps et roman sur le corps, Biographie de Pavel Munch est une esquisse sensuelle et à petites touches d’une œuvre de l’œuvre, ou de l’artiste.  La sculpture la plus importante de Pavel Munch est celle qu’un autre fait de lui-même, avec une langue patiente, précise et intime. Le plaisir sans sécheresse du biographe n’est pas dans la langueur et la répétition, mais dans un mouvement méticuleux de la main, dans l’approche intense d’une voix – avec juste ce qu’il faut d’effets et de froideur. Un quatrième roman exigeant et radical. (Nils Ahl)

Estelle Nollet, On ne boit pas les rats-kangourous, éditions Albin Michel.

Le moins inaperçu de nos inaperçus 2010 (déjà sélectionné pour le Prix du Premier Roman, le Prix Orange du Livre 2010, le Prix Biblioblog 2010 et le prix Emmanuel Roblès, des passages sur Arte et France 3, un peu de radio et pas mal de presse quotidienne – c’est à se demander s’il a vraiment besoin de nous) est un OLNI : quelque part dans un village encerclé par le désert à perte de vue, une poignée de paumés vivotent en noyant ce qu’il leur reste à noyer dans l’alcool. Impossible de quitter le village : tous ceux qui l’ont tenté se sont retrouvés, comme par magie, à leur point de départ. Un seul est là « par hasard » : Will y est né, et ne connaît rien du reste du monde. C’est lui qui, le premier, va s’interroger sur ce qui ressemble bien à un emprisonnement, volontaire ou non. Dans une langue qui sait être crasseuse et cruelle quand il le faut, imprégnée, toutes proportions gardées, de Beckett et de McCarthy, Estelle Nollet signe un premier roman prenant d’humanité, parfois contemplatif, parfois touchant à la fable sur l’humaine condition, mais toujours brillant d’inventions et de trouvailles, à la fois intense et débordant de vie. (Benjamin Fau)

Rosie Pinhas-Delpuech, Suites byzantines, éditions Bleu Autour.

Traductrice en plus d’être écrivaine, Rosie Pinhas-Delpuech a le sens des mots : leur importance, leur rythme, leur signification, leur musicalité. En évoquant son enfance stambouliote, son appropriation du français, sa « langue père » puis de l’hébreu qu’elle traduit encore aujourd’hui, Mme Pinhas-Delpuech fait ressortir à l’instar d’Amin Maalouf, les beautés et les divergences de ses identités, de sa grammaire intime, des allers et retours entre les tensions extérieures et ses propres troubles. Souples et harmonieuses les phrases de ses Suites byzantines vous emporteront au fil des nouvelles qui composent l’ouvrage. Entre fugue, requiem et incantation, le livre charme. Mais point de craintes car nulle sirène à l’horizon pour troubler votre voyage. Vous pouvez donc le cœur léger vous laisser emporter par ces mélodies méditerranéennes sur ces chemins byzantins. (D.V.)

Eric Vuillard, Conquistadors, éditions Léo Scheer.

Roman historique, poème en prose, roman d’aventure et expérience esthétique : Conquistadors est tout cela à la fois. Récit foisonnant, à la fois radicalement libre et très documenté, de l’exploration et la conquête de l’actuel Pérou par les frères Pizarre et leurs soldats, de la destruction de l’Empire inca et de la plongée dans la folie meurtrière d’hommes gouvernés par la soif de l’or et du pouvoir, Conquistadors est d’une ambition rare dans la littérature française contemporaine, et s’avère également une réussite peu commune. Notations et descriptions, psychologie et vastes batailles, tout s’y mêle dans un même creuset sanglant et fascinant, reflet terrifiant des facettes les plus noires de l’être humain. Neil Young et les huit minutes hallucinées de son Cortez the Killer, Werner Herzog et son Aguirre, la Colère de Dieu ne sont plus seuls : Eric Vuillard et ses Conquistadors les ont rejoints, et continuent à nous parler, à travers les pages et les siècles. (B.F.)

Sélection du Prix de l’Inaperçu/ Etranger 2010

Andrzej Bart, Don Juan, une fois encore, Trad. Robert Bourgeois, éditions Noir sur Blanc.

Arturo Perez-Reverte et Umberto Eco ont trouvé un frère polonais. Andrzej Bart nous embarque dans une folle aventure érudite et picaresque dans laquelle Don Juan est rappelé du monastère où il expie ses nombreux péchés afin de ramener à la raison la reine Jeanne de Castille, refusant l’inhumation de son mari Philippe le Beau, indéniablement décédé. Et si l’auteur prend au sérieux les destins de Jeanne la Folle et de Don Juan, ainsi que les complots, les duels, les assassinats et les manœuvres politiques auxquels ils doivent survivre, c’est par l’intermédiaire d’un narrateur malicieux d’une toute autre époque qu’il déroule pas à pas les épisodes de ces incroyables événements. Entre dispute théologique, aventure chevaleresque, roman gothique postmoderne, la voix ironique de Bart s’élève, proposant une originale révision du mythe du séducteur et une intéressante relecture de cet épisode macabre de l’histoire espagnole. De quoi se laisser prendre aux rets charmeurs du fascinant galant une fois encore.(D.V.)

Lars Saabye Christensen, Beatles (Beatles), traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éditions JC Lattès.

C’est avec ce livre, publié en 1984 et vendu à plus de 200 000 exemplaires, que Lars Saabye Christensen est devenu un romancier célèbre en Norvège.  Roman de génération des années 60 et 70, il prend pour prétexte un groupe de quatre jeunes garçons qui vit son adolescence au rythme des chansons des Beatles. NI tout à fait roman de formation, ni vraiment construction formelle sur titres de chansons classiques, Beatles est porté par un beau mouvement d’écriture, fort et euphorique, qui lui permet d’échapper à tout l’artifice du genre. Avec son style caractéristique qui passe du chaud au froid, et de l’anecdotique au vertigineux, sans frémir d’un cil, Lars Saabye Christensen offre un roman culte aux lecteurs norvégiens, malheureusement passé inaperçu en France malgré le succès du Demi-Frère (Lattès, 2004). (N.A.)

Chris Cleave, Et les Hommes sont venus, traduit de l’anglais par Odile Demange, NiL éditions

De l’art du mélo psychologique intelligent et digne : Et les hommes sont venus est un exemple rare de tragédie moderne, mêlant l’intime et l’universel, les continents et les deuils intimes, les drames des peuples et les drames des individus, sans jamais s’abîmer contre les écueils de l’excès de sentimentalisme, du pousse-aux-larmes et de l’effet tellement facile que le propos en perd toute crédibilité. Roman d’une rencontre, de la découverte de l’autre et de la solidarité, il alterne deux voix, celle de Petite Abeille, jeune nigérienne de seize ans dont la famille et le village ont été décimés par des mercenaires et qui se retrouve réfugiée à Londres, et celle de Sarah, londonienne dont le mari vient de se suicider. Deux ans plus tôt, les deux femmes s’étaient déjà croisées sur une plage nigérienne, dans des circonstances sanglantes qui ne se dévoileront que peu à peu au lecteur. Magie d’une écriture brillante et inventive, d’un mélange de réalisme cru et de touches discrètes de merveilleux et d’onirisme, ce récit est impossible à lâcher jusqu’à son dénouement. Best-seller en Grande-Bretagne, nominé au Costa Prize 2008, Et les hommes sont venus courait le risque, assez incompréhensible, de passer inaperçu dans nos contrées : espérons que cela soit, en partie, corrigé ici. (B.F.)

BI Feiyu, La Plaine , Trad. Claude Payen, éditions Philippe Picquier.

Bi Feiyu fut journaliste, il en a gardé un talent pour l’enquête ainsi qu’un sens aigu du détail précis et de l’anecdote illustrative, mais c’est aussi un écrivain et un bon. Son expérience, son imagination et ses obsessions, sur la volonté de pouvoir et la force du destin notamment, se retrouvent finement intégrées au quotidien du modeste village des Wang, quelque peu ébranlé par le passage de la Révolution culturelle. Si celle-ci n’a pas vraiment changé la vie du village, elle en a tout de même bouleversé les hiérarchies. Dans ce monde flottant, au fil des saisons, on suit les histoires d’amour, les rêves et les regrets de chacun, en particulier ceux du jeune et charismatique Duan Fang., volontaire pour rejoindre ce qu’il perçoit comme la glorieuse armée du Peuple, et sa seule solution d’ascension sociale. Dans une prose dense, d’une très grande qualité, M. Bi explore ce que sont les normes sociales au travers d’une galerie de personnages truculents, sensibles et attachants, et dont l’humanité transparaît à chaque page. N’hésitez plus, allez à leur rencontre! (D.V.)

Carl-Henning Wijkmark, La nuit qui s’annonce (Stundande natten), traduit du suédois par Philippe Bouquet, éditions Cénomane.

Dans l’immobilité couchée d’une unité de soin palliatif, un ancien acteur examine la progression inéluctable de la mort sur le vivant. Son corps et celui des autres sont contaminés par l’existence et son souvenir, par le temps passé et le (peu de) temps qu’il lui reste. Au cœur des esprits et de la vie même, l’étreinte fatale est permanente. Quelques livres, un dernier vertige érotique, des rencontres, la mort fait comme si de rien n’était, mais elle est là, aux aguets. Prix August en 2007 pour ce livre, Carl-Henning Wijkmark fait partie de ces écrivains importants, déjà traduits depuis longtemps, dont l’œuvre ne s’est pas encore tout à fait imposée en France. Plus connu pour La Mort Moderne (réédité chez Cénomane en 2009). Sa lecture est pourtant indispensable. (N.A.)

Ceux qui ne viendront pas ce soir

Comme chaque année, la sélection d’un prix comme celui de l’Inaperçu est une sorte de crève-cœur tant certains choix se révèlent difficiles entre plusieurs ouvrages aux qualités réelles et qui se tiennent dans un mouchoir de poche dans le cœur de notre Comité. En général, c’est au moment où Benjamin Fau pose son Smith & Wesson Magnum .44 sur la table, où David Vauclair menace de tirer les nominations à pile ou face et où Nils Ahl propose un grand tournoi de chi-fu-mi pour clore les débats qu’on se rend compte qu’on est allé un peu trop loin dans l’implication personnelle et qu’on s’oblige aux concessions. Un certain nombre de romans restent donc, au désespoir de l’un ou de l’autre, ex-aequo sur la sixième marche du podium, mais ne dépareraient pas beaucoup dans une sélection idéale élargie. Du côté de la littérature française, c’est le cas de l’amusant et lucide Auteur Academy de Pierre Chavagné chez Grasset (remarqué sur le web mais délaissé par les médias traditionnels), de Ce n’est qu’un début de Christophe Bouquerel chez Actes-Sud ou encore du très élégant et troublant La Persistance du froid de Denis Decourchelle chez Quidam. Du côté de la littérature étrangère, la lutte a été encore plus rude, laissant pour compte l’excellent Place Dizengoff de Tamar Berger (Actes-Sud) à mi-chemin entre essai et roman, l’ambitieux Enfant de la guerre de Loijze Kovacic, aux éditions du Seuil, le réjouissant Miniaturiste de Kunal Basu chez Philippe Picquier, Perturbations Atmosphériques de Rivka Galchen (chez Jacqueline Chambon) ou encore Les enfants disparaissent de Gabriel Banez (aux éditions La Dernière goutte). Si la sélection de l’Inaperçu n’a pas rassasié votre soif de lecture, vous savez donc vers où tourner vos regards de lecteur compulsif – on sait ce que c’est, on est comme vous… (B.F.)

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