La sélection 2009

Sélection du Prix de l’Inaperçu 2009/ Prix Ignatius J. Reilly

Dominique Conil, En espérant la guerre, éditions Actes Sud

Quand Dominique Conil, une journaliste aux passés épars, annonce qu’elle veut désormais « dire, écrire, pas rapporter », son livre ne peut que suivre cet ordre de mission. Léon, jeune journaliste espère en vain la guerre, pour la couvrir. Il est envoyé dans les Cévennes pour revenir sur un fait divers, un braquage raté, vieux de 20 ans. Il va à la rencontre de celle qui est restée, Anne. Anne Valetta aimait Pierre Livi. Ils s’étaient installés dans un mas, aux marges du monde, pour vivre leurs convictions. Livi les a vécu jusqu’à la lutte armée, il est en cavale, disparu, peut-être mort. Anne l’attend. Peut-être. Les brumes de guerre, surtout de guerre intérieure, se dissipent peu ou mal. Il ne s’agit plus de les percer et de rapporter les faits, bien trop fuyants, bien trop lointains, l’objectif est de dire, de voir avec le cœur, de vivre. (David Vauclair)

Dominique Dussidour, Le Risque de l’histoire, éditions Laurence Teper

Zita est croate ; exilée en Allemagne par la guerre qui déchire l’ex-Yougoslavie, elle a laissé derrière elle une maison qu’elle a construite et qui est désormais occupée par les soldats. Romane est française ; écrivaine, elle habite avec son amant une maison quelque part en Charente qui a connu des jours meilleurs mais dans laquelle elle a décidé de construire sa famille, sa vie, son écriture. De la rencontre de ses deux femmes dans un café de Munich vont naître des récits poignants, témoignages d’un épisode de la guerre telle que les hommes la pratiquent en notre siècle, aux mécanismes terrifiants d’absurdité et de banalité inhumaine. Au-delà de la transcription d’une réalité terrible, c’est un portrait de l’écrivain en bâtisseur autant qu’en témoin que dessine Dominique Dussidour, présidente, entre autres activités de plume, de l’association remue.net. Grand roman de résistance, d’amour et de mémoire, texte essentiel et bouleversant lorsqu’il touche aux rapports entre récit, lieux et existence, Le Risque de l’histoire aurait dû être salué comme l’un des tout meilleurs romans français de 2008. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ceci dit – dont acte. (Benjamin Fau)

Marie Frering, Désirée, Quidam éditeur

A l’instar de sa petite héroïne, enfant sans âge, enfant « posthume » né d’un père dont on ne saura rien et d’une mère morte en couches, Désirée est un texte intemporel, météore sans attaches, mélopée plutôt que roman, novella délicatement composite plutôt que récit, insoucieux de réalisme car il sait que la poésie ne dit jamais que le réel – mais qu’elle n’a aucun besoin de l’affirmer à chaque détour de phrase pour l’imposer. Désirée parle avec les morts, avec ceux qui, comme elle, doivent se colleter avec une absence, un vide béant en guise d’axe central de leur existence. Elle rêve les destinées des Désirée passées, qui protègent les disparus et consolent les vivants. Catalyseur des âmes, elle libère aussi la parole des hommes : ses mots font « aboyer en (eux) des chiens qui sommeillent ». Aquarelle précieusement esquissée plutôt que panorama démonstratif, ce premier « roman » d’une strasbourgeoise aux existences déjà multiples (femme de théâtre, réalisatrice radio ou travailleuse humanitaire en Bosnie) est un chant fascinant de beauté et d’étrangeté, dont chaque phrase est ciselée de manière à résonner profondément dans les cœurs et les âmes. (B.F.)

Charlie Galibert, L’autre, Anacharsis

L’autre, c’est Goodfellow, alias Goodbrother, le compagnon du héros d’un précédent ouvrage de fiction de l’auteur. La rumeur dit que ce serait pourtant un personnage historique.  D’où cet autre ouvrage, cette biographie, ce roman, cette explication d’un autre dans l’ombre, plus vrai que lui, plus vrai que l’autre. Derrière le procédé littéraire, Charlie Galibert livre un évangile inversé et diabolique. A la figure du chasseur de prime obsédé par les armes, il accole un long poème dispersé et burlesque. Exigeant, difficile, il rappelle qu’il n’y a pas plus fiable qu’une fiction, au moins autant qu’une balle de revolver. Le talent de Galibert est du même calibre. Un gros. Mais on se brûle à vouloir l’attraper. La fascinante et satanique tribulation du style et de l’esprit vaut pourtant bien encore un petit effort, lecteur. Si la lecture est un vice, c’est bien pour cela. (Nils C. AHL)

Mathieu Goguel, Press Book, Erreur Système

Les mauvaises langues diront qu’il l’avait bien cherché. Car s’il a le surréalisme courtois, l’auteur se dérobe – puisqu’il ne fait pas de livre. Press Book est la revue de presse d’un livre qui est… une revue de presse. Celui-ci ou un autre, d’ailleurs, personne ne saura jamais. Le travail est soigné, la farce est savoureuse. Le pire, c’est que Press Book se lit (presque) comme un livre. Qui a dit que cela n’en était pas un ? Reprenons : quand Magritte intitule l’une de ses œuvres Ceci n’est pas une pipe, c’est justement qu’elle représente une pipe sans en être une. On ne peut ni la bourrer ni la fumer. C’est une image. Mais Press Book ne représente pas un livre, il en est un, puisqu’on peut le lire, le feuilleter, le ranger dans sa bibliothèque. Autant dire que ce n’est pas Ceci n’est pas une pipe, c’est même l’inverse. Mais ce n’est pas une pipe pour autant. Oui ? Non. (N.C.A.)

Sélection du Prix de l’Inaperçu – étranger 2009

Fernando Aramburu, Le Salon des Incurables, éditions Buchet Chastel

Le « conte cruel » est presque un genre en soi, et l’on sait depuis Villiers de l’Isle-Adam ou Ambrose Bierce quelle jubilation peut naître de l’autopsie littéraire des franges les plus sombres de notre psyché. L’espagnol Fernando Arumburu livre ici douze nouvelles sobrement horrifiques mettant en scène des personnages grotesques et grimaçants – et pourtant terriblement humains. Du Salon des Incurables, où l’on parie gros sur le prochain malade en phase terminale à passer l’arme à gauche, jusqu’à la litanie circonstanciée de décès violents désespérément et tragiquement absurdes, en passant par l’aveu fatal d’un dévot onaniste fait à sa mère mourante ou par la fascination perverse d’un écrivain raté pour le spectacle des derniers instants d’un accidenté de la route, le recueil est traversé par les multiples figures de la mort, à la fois prosaïque et terrifiante, et chacune de ses nouvelles est l’équivalent littéraire d’une manière de vanité passée au tamis de l’imagination d’un Goya ou d’un Munch. (B.F.)

Giosuè Calaciura, Conte du Bidonville, éditions Les Allusifs

Que faire quand on prend « conscience de se trouver dans les latrines en plein air du bidonville de Makerere III, district de Kawempe, terminus de toutes les pisses du monde, à l’embouchure des fleuves de merde qui, par les lois de l’hydraulique et au nom de Dieu, descendent des collines où vivent les ministres, les présidents […] » ? Henriette en robe de mariée rouge hibiscus ne peut qu’agir. Elle recherche sa fille disparue. Elle se bat contre le destin, contre la vie, contre Slim le maigre, métaphore de la maladie qui ne laisse pas d’échappatoire à l’amour. Elle veille sur le trésor fragile de sa douleur. Les autres, eux comme nous, ne peuvent que se réfugier dans son histoire, son voyage, sa légende. Le plus talentueux des aèdes, le palermitain Calaciura, rapporte ce qu’il sait et ce qu’il devine de cette quête et choisit d’illustrer cette Iliade et cette Odyssée ougandaise sous la forme d’un bref conte poétique. Un grand texte en peu de mots. (D.V.)

Einar Már Guðmundsson, Le Testament des gouttes de pluie, Editions Gaïa

Ce qu’il y a de parfois agaçant avec le Prix de l’Inaperçu, c’est qu’il nous donnerait des leçons.  Il pointerait nos manquements, notre légèreté, voire notre inculture. Dans le cas d’Einar Már Guðmundsson, disons-le encore une fois, cela n’a rien à voir.  Ne faisons pas de jaunisse islandaise d’avoir manqué ce grand écrivain né en 1954 à Reykjavik, traduit un peu partout, poète, romancier, auteur de nouvelles, lauréat du très prestigieux Prix du Conseil Nordique en 1995 : les jurés du prix de l’Inaperçu s’en délecteront. Car de cette prose lourde et lente, pourtant aérienne, qui tourne et retourne quelques personnages dans le clair-obscur d’une tempête à venir, il y a à se délecter. Drame poétique, récit météorologique, ici, l’averse est biblique. (N.C.A.)

Anthony McCarten, Mort d’un Superhéros, éditions Jacqueline Chambon

Voici un livre qui commence là où finirait un scénario de mauvais téléfilm : Donald Delpe a quatorze ans et un cancer méchamment métastasé ; sa lutte contre la maladie va résonner, à un niveau ou à un autre, dans les existences de tous ses proches, parents et camarades, jusqu’au psychiatre chargé de lui redonner goût à la vie. Argument et thématiques apparemment balisées jusqu’à la nausée, donc, mais traitement (littéraire) miraculeux : car il n’y a qu’une chose qui préoccupe plus Donald que de perdre sa virginité avant de mourir, c’est d’écrire et de dessiner un comics mettant en scène « Miracle Man », superhéros burlesque, projection à la fois de ses désirs les plus prosaïques et de ses peurs les plus profondes. L’inventivité narrative d’Anthony McCarten transforme ainsi ce qui aurait pu n’être qu’une comédie psychologique poussive en ode jouissive aux pouvoirs vitaux de l’imaginaire et de la création. Et fait mentir l’épitaphe que s’imagine son adolescent de héros : « Remboursez-moi, je n’ai rien compris au film. » Nous, on serait bien resté un peu plus longtemps dans la salle. (B.F.)

Shin Kyong-suk, La Chambre solitaire, éditions Philippe Picquier

Vous n’y croirez pas. Mélanger l’autofiction d’Annie Ernaux, le roman proustien, l’épopée ouvrière dans les pas de Zola, ça ne se fait pas : trop ambitieux, trop pesant, ou simplement trop nombriliste. Pourtant la Coréenne Shin Kyong-suk réussit cet étonnant cocktail avec force, avec passion et sensibilité, et même avec légèreté. La chambre est l’unique refuge d’une jeune ouvrière qui peine à comprendre pourquoi son président estime que « d’abord la croissance, après le bien-être », quand la croissance se vit dans le sacrifice et que le bien-être semble réservé à ceux d’en haut. La solitude est celle de tous face au travail, aux efforts, aux choix. En quatre imposants chapitres l’auteure brosse l’histoire de son pays, de la classe ouvrière, de sa famille, de sa vie. Elle expose de manière éblouissante non seulement la naissance d’une démocratie, des droits du travail, ceux de la femme mais aussi tout ce qui fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui : clairement un écrivain de talent. (D.V.)

Ceux qui ne viendront pas ce soir

Comme l’année précédente, certains excellents livres ne pourront participer au prix, un choix ayant dû s’accomplir, parfois dans la douleur et les regrets. A l’instar de l’homme de la pampa, les joutes autour des œuvres à sélectionner, quoique rudes furent toujours courtoises et certains titres ne purent être retenus. Pour ne priver personne du plaisir de les découvrir, citons-les afin qu’il en reste quelque chose, ne serait-ce la joie de les avoir lus. Ainsi les magnifiques Vilains moutons de Katja Lange-Müller (chez Laurence Teper), la platonique et saphique Si jolie robe de Fan Wu (Philippe Picquier), l’âpre Chœur des Paumés de Gene Kerrigan (éditions du Masque), le libertin Scandale de la Saison de Sophie Gee (Philippe Ray), le tumultueux Joska Atyin n’aura personne pour le lui rendre de Béla Osztojkan (Fayard), le loufoque et touchant Elling d’Ingwar Ambjornsen (Gaïa) ou encore Romantiques – histoires de l’amour d’Annette Mingels (Quidam), Gombo de Gérard Delteil (Liana Levi), Le choix des âmes d’Olivier Larizza (Anne Carrière) ou Souviens-toi de la rivière de Christian Chaix (Philippe Ray), et bien d’autres car ce genre de liste est toujours trop courte, poursuivront leurs vies cartonnées en dehors des délibérations enthousiastes de notre jury. (D.V.)

Sélection du Prix de l’Inaperçu 2009/ Prix Ignatius J. Reilly

Dominique Conil, En espérant la guerre, éditions Actes Sud

Quand Dominique Conil, une journaliste aux passés épars, annonce qu’elle veut désormais « dire, écrire, pas rapporter », son livre ne peut que suivre cet ordre de mission. Léon, jeune journaliste espère en vain la guerre, pour la couvrir. Il est envoyé dans les Cévennes pour revenir sur un fait divers, un braquage raté, vieux de 20 ans. Il va à la rencontre de celle qui est restée, Anne. Anne Valetta aimait Pierre Livi. Ils s’étaient installés dans un mas, aux marges du monde, pour vivre leurs convictions. Livi les a vécu jusqu’à la lutte armée, il est en cavale, disparu, peut-être mort. Anne l’attend. Peut-être. Les brumes de guerre, surtout de guerre intérieure, se dissipent peu ou mal. Il ne s’agit plus de les percer et de rapporter les faits, bien trop fuyants, bien trop lointains, l’objectif est de dire, de voir avec le cœur, de vivre. (David Vauclair)

Dominique Dussidour, Le Risque de l’histoire, éditions Laurence Teper

Zita est croate ; exilée en Allemagne par la guerre qui déchire l’ex-Yougoslavie, elle a laissé derrière elle une maison qu’elle a construite et qui est désormais occupée par les soldats. Romane est française ; écrivaine, elle habite avec son amant une maison quelque part en Charente qui a connu des jours meilleurs mais dans laquelle elle a décidé de construire sa famille, sa vie, son écriture. De la rencontre de ses deux femmes dans un café de Munich vont naître des récits poignants, témoignages d’un épisode de la guerre telle que les hommes la pratiquent en notre siècle, aux mécanismes terrifiants d’absurdité et de banalité inhumaine. Au-delà de la transcription d’une réalité terrible, c’est un portrait de l’écrivain en bâtisseur autant qu’en témoin que dessine Dominique Dussidour, présidente, entre autres activités de plume, de l’association remue.net. Grand roman de résistance, d’amour et de mémoire, texte essentiel et bouleversant lorsqu’il touche aux rapports entre récit, lieux et existence, Le Risque de l’histoire aurait dû être salué comme l’un des tout meilleurs romans français de 2008. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ceci dit – dont acte. (Benjamin Fau)

Marie Frering, Désirée, Quidam éditeur

A l’instar de sa petite héroïne, enfant sans âge, enfant « posthume » né d’un père dont on ne saura rien et d’une mère morte en couches, Désirée est un texte intemporel, météore sans attaches, mélopée plutôt que roman, novella délicatement composite plutôt que récit, insoucieux de réalisme car il sait que la poésie ne dit jamais que le réel – mais qu’elle n’a aucun besoin de l’affirmer à chaque détour de phrase pour l’imposer. Désirée parle avec les morts, avec ceux qui, comme elle, doivent se colleter avec une absence, un vide béant en guise d’axe central de leur existence. Elle rêve les destinées des Désirée passées, qui protègent les disparus et consolent les vivants. Catalyseur des âmes, elle libère aussi la parole des hommes : ses mots font « aboyer en (eux) des chiens qui sommeillent ». Aquarelle précieusement esquissée plutôt que panorama démonstratif, ce premier « roman » d’une strasbourgeoise aux existences déjà multiples (femme de théâtre, réalisatrice radio ou travailleuse humanitaire en Bosnie) est un chant fascinant de beauté et d’étrangeté, dont chaque phrase est ciselée de manière à résonner profondément dans les cœurs et les âmes. (B.F.)

Charlie Galibert, L’autre, Anacharsis

L’autre, c’est Goodfellow, alias Goodbrother, le compagnon du héros d’un précédent ouvrage de fiction de l’auteur. La rumeur dit que ce serait pourtant un personnage historique.  D’où cet autre ouvrage, cette biographie, ce roman, cette explication d’un autre dans l’ombre, plus vrai que lui, plus vrai que l’autre. Derrière le procédé littéraire, Charlie Galibert livre un évangile inversé et diabolique. A la figure du chasseur de prime obsédé par les armes, il accole un long poème dispersé et burlesque. Exigeant, difficile, il rappelle qu’il n’y a pas plus fiable qu’une fiction, au moins autant qu’une balle de revolver. Le talent de Galibert est du même calibre. Un gros. Mais on se brûle à vouloir l’attraper. La fascinante et satanique tribulation du style et de l’esprit vaut pourtant bien encore un petit effort, lecteur. Si la lecture est un vice, c’est bien pour cela. (Nils C. AHL)

Mathieu Goguel, Press Book, Erreur Système

Les mauvaises langues diront qu’il l’avait bien cherché. Car s’il a le surréalisme courtois, l’auteur se dérobe – puisqu’il ne fait pas de livre. Press Book est la revue de presse d’un livre qui est… une revue de presse. Celui-ci ou un autre, d’ailleurs, personne ne saura jamais. Le travail est soigné, la farce est savoureuse. Le pire, c’est que Press Book se lit (presque) comme un livre. Qui a dit que cela n’en était pas un ? Reprenons : quand Magritte intitule l’une de ses œuvres Ceci n’est pas une pipe, c’est justement qu’elle représente une pipe sans en être une. On ne peut ni la bourrer ni la fumer. C’est une image. Mais Press Book ne représente pas un livre, il en est un, puisqu’on peut le lire, le feuilleter, le ranger dans sa bibliothèque. Autant dire que ce n’est pas Ceci n’est pas une pipe, c’est même l’inverse. Mais ce n’est pas une pipe pour autant. Oui ? Non. (N.C.A.)

Sélection du Prix de l’Inaperçu – étranger 2009

Fernando Aramburu, Le Salon des Incurables, éditions Buchet Chastel

Le « conte cruel » est presque un genre en soi, et l’on sait depuis Villiers de l’Isle-Adam ou Ambrose Bierce quelle jubilation peut naître de l’autopsie littéraire des franges les plus sombres de notre psyché. L’espagnol Fernando Arumburu livre ici douze nouvelles sobrement horrifiques mettant en scène des personnages grotesques et grimaçants – et pourtant terriblement humains. Du Salon des Incurables, où l’on parie gros sur le prochain malade en phase terminale à passer l’arme à gauche, jusqu’à la litanie circonstanciée de décès violents désespérément et tragiquement absurdes, en passant par l’aveu fatal d’un dévot onaniste fait à sa mère mourante ou par la fascination perverse d’un écrivain raté pour le spectacle des derniers instants d’un accidenté de la route, le recueil est traversé par les multiples figures de la mort, à la fois prosaïque et terrifiante, et chacune de ses nouvelles est l’équivalent littéraire d’une manière de vanité passée au tamis de l’imagination d’un Goya ou d’un Munch. (B.F.)

Giosuè Calaciura, Conte du Bidonville, éditions Les Allusifs

Que faire quand on prend « conscience de se trouver dans les latrines en plein air du bidonville de Makerere III, district de Kawempe, terminus de toutes les pisses du monde, à l’embouchure des fleuves de merde qui, par les lois de l’hydraulique et au nom de Dieu, descendent des collines où vivent les ministres, les présidents […] » ? Henriette en robe de mariée rouge hibiscus ne peut qu’agir. Elle recherche sa fille disparue. Elle se bat contre le destin, contre la vie, contre Slim le maigre, métaphore de la maladie qui ne laisse pas d’échappatoire à l’amour. Elle veille sur le trésor fragile de sa douleur. Les autres, eux comme nous, ne peuvent que se réfugier dans son histoire, son voyage, sa légende. Le plus talentueux des aèdes, le palermitain Calaciura, rapporte ce qu’il sait et ce qu’il devine de cette quête et choisit d’illustrer cette Iliade et cette Odyssée ougandaise sous la forme d’un bref conte poétique. Un grand texte en peu de mots. (D.V.)

Einar Már Guðmundsson, Le Testament des gouttes de pluie, Editions Gaïa

Ce qu’il y a de parfois agaçant avec le prix de l’Inaperçu, c’est qu’il nous donnerait des leçons.  Il pointerait nos manquements, notre légèreté, voire notre inculture. Dans le cas d’Einar Már Guðmundsson, disons-le encore une fois, cela n’a rien à voir.  Ne faisons pas de jaunisse islandaise d’avoir manqué ce grand écrivain né en 1954 à Reykjavik, traduit un peu partout, poète, romancier, auteur de nouvelles, lauréat du très prestigieux prix du Conseil Nordique en 1995 : les jurés du prix de l’Inaperçu s’en délecteront. Car de cette prose lourde et lente, pourtant aérienne, qui tourne et retourne quelques personnages dans le clair-obscur d’une tempête à venir, il y a à se délecter. Drame poétique, récit météorologique, ici, l’averse est biblique. (N.C.A.)

Anthony McCarten, Mort d’un Superhéros, éditions Jacqueline Chambon

Voici un livre qui commence là où finirait un scénario de mauvais téléfilm : Donald Delpe a quatorze ans et un cancer méchamment métastasé ; sa lutte contre la maladie va résonner, à un niveau ou à un autre, dans les existences de tous ses proches, parents et camarades, jusqu’au psychiatre chargé de lui redonner goût à la vie. Argument et thématiques apparemment balisées jusqu’à la nausée, donc, mais traitement (littéraire) miraculeux : car il n’y a qu’une chose qui préoccupe plus Donald que de perdre sa virginité avant de mourir, c’est d’écrire et de dessiner un comics mettant en scène « Miracle Man », superhéros burlesque, projection à la fois de ses désirs les plus prosaïques et de ses peurs les plus profondes. L’inventivité narrative d’Anthony McCarten transforme ainsi ce qui aurait pu n’être qu’une comédie psychologique poussive en ode jouissive aux pouvoirs vitaux de l’imaginaire et de la création. Et fait mentir l’épitaphe que s’imagine son adolescent de héros : « Remboursez-moi, je n’ai rien compris au film. » Nous, on serait bien resté un peu plus longtemps dans la salle. (B.F.)

Shin Kyong-suk, La Chambre solitaire, éditions Philippe Picquier

Vous n’y croirez pas. Mélanger l’autofiction d’Annie Ernaux, le roman proustien, l’épopée ouvrière dans les pas de Zola, ça ne se fait pas : trop ambitieux, trop pesant, ou simplement trop nombriliste. Pourtant la Coréenne Shin Kyong-suk réussit cet étonnant cocktail avec force, avec passion et sensibilité, et même avec légèreté. La chambre est l’unique refuge d’une jeune ouvrière qui peine à comprendre pourquoi son président estime que « d’abord la croissance, après le bien-être », quand la croissance se vit dans le sacrifice et que le bien-être semble réservé à ceux d’en haut. La solitude est celle de tous face au travail, aux efforts, aux choix. En quatre imposants chapitres l’auteure brosse l’histoire de son pays, de la classe ouvrière, de sa famille, de sa vie. Elle expose de manière éblouissante non seulement la naissance d’une démocratie, des droits du travail, ceux de la femme mais aussi tout ce qui fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui : clairement un écrivain de talent. (D.V.)

Ceux qui ne viendront pas ce soir

Comme l’année précédente, certains excellents livres ne pourront participer au prix, un choix ayant dû s’accomplir, parfois dans la douleur et les regrets. A l’instar de l’homme de la pampa, les joutes autour des œuvres à sélectionner, quoique rudes furent toujours courtoises et certains titres ne purent être retenus. Pour ne priver personne du plaisir de les découvrir, citons-les afin qu’il en reste quelque chose, ne serait-ce la joie de les avoir lus. Ainsi les magnifiques Vilains moutons de Katja Lange-Müller (chez Laurence Teper), la platonique et saphique Si jolie robe de Fan Wu (Philippe Picquier), l’âpre  Chœur des Paumés de Gene Kerrigan (éditions du Masque), le libertin Scandale de la Saison de Sophie Gee (Philippe Ray), le tumultueux Joska Atyin n’aura personne pour le lui rendre de Béla Osztojkan (Fayard), le loufoque et touchant Elling d’Ingwar Ambjornsen (Gaïa) ou encore Romantiques – histoires de l’amour d’Annette Mingels (Quidam), Gombo de Gérard Delteil (Liana Levi), Le choix des âmes d’Olivier Larizza (Anne Carrière) ou Souviens-toi de la rivière de Christian Chaix (Philippe Ray), et bien d’autres car ce genre de liste est toujours trop courte, poursuivront leurs vies cartonnées en dehors des délibérations enthousiastes de notre jury. (D.V.)

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