Les lauréats 2015 sont…

Le Prix de l’Inaperçu – Ignatius J. Reilly 2015 est attribué à Michel Goussu, pour Le Poisson pourrit par la tête, aux éditions Le Castor Astral

Michel Goussu, Le Poisson pourrit par la tête, éditions Le Castor Astral

Michel Goussu, Le Poisson pourrit par la tête, éditions Le Castor Astral

Chacun est fait de phrases, certaines lui sont propres, d’autres lui viennent de la littérature. Notre époque aussi s’incarne en mots – nul ne sait s’il est bon de troller une végane qui vapote en stilleto surtout si l’on est nomophobe – mais on reconnaîtra à la jolie phrase d’ouverture du Poisson pourrit par la tête (burn out) de Michel Goussu, les qualités emblématiques du quotidien professionnel de nombre de nos contemporains (trop sans doute) : « Je me suis effondré en même temps que la finance occidentale : pour une fois j’étais en phase. J’ai fait comme elle, je suis tombé, je me suis relevé un peu, et je me suis écroulé à nouveau ». Si vous avez souri, ce livre est fait pour vous. Goussu décrit avec une précision médicale le quotidien ravagé d’un cadre moyen dans une entreprise banale, et les stratégies mises en place par son protagoniste et ses collègues pour échapper au monde de procédures aliénantes et à l’absurdité administrative de tant de nos sociétés. Entre éclats de rire et anxiolytiques, l’auteur nous guide dans le village globalisé et moderne de la vie professionnelle et il en connaît toutes les places et surtout toutes les impasses. Avec intelligence il trace une cartographie humaine plus aventureuse et rédemptrice qu’un Houellebecq, mais tout aussi fine et caustique. Jamais geignard, ni vindicatif, le ton choisi par Goussu séduit et intrigue. Son héros sans prénom souffre et se consume au travail, mais la fumée de ses efforts parfois enivrante, parfois suffocante, vous mènera bien plus à encenser l’auteur qu’à lui promettre le bûcher.

David Vauclair

 

Le Prix de l’Inaperçu – Etranger 2015 est attribué à Lutz Seiler, pour Le poids du temps, traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean, aux éditions Verdier

Lutz Seiler, Le poids du temps, traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean, éditions Verdier

Lutz Seiler, Le poids du temps, traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean, éditions Verdier

La littérature permet de donner une voix à ce qui en nous comme autour de nous, en est dépourvu, et les meilleurs écrivains, les plus poignants, les plus bouleversants, sont souvent ceux qui nous font entendre des voix aussi familières qu’inconnues jusque-là. Les instants silencieux explorés dans les nouvelles de Lutz Seiler sont des glissements imperceptibles, des changements à peine sensibles, mais qui marquent à jamais la vie des protagonistes – une première victoire aux échecs contre son père qui ne connaîtra jamais de revanche, un merle recueilli que l’on laisse mourir par manque d’attention, un chauffeur de train qui récite Heine, les premiers interdits transgressés dans un collège, un croche-patte malheureux, un mensonge qu’on ne pourra jamais réparer. Le poète, passé ici au difficile exercice de la nouvelle, décortique ces instants avec autant de simplicité que de précision, n’accepte aucune superficialité ni complexité inutile. Un travail de funambule admirablement retranscrit par une traduction exemplaire – qu’on salue aussi : les traducteurs passent trop souvent « inaperçus » lorsqu’ils font bien leur travail. Originaire de la R.D.A., Lutz Seiler nous transmet également un certain regard sur un pays effacé depuis des cartes et des atlas : le fugace n’est pas l’apanage du temps, l’espace et la géographie y sont tout autant soumis. Ses nouvelles sont des blocs d’humanité intranquille qui réactivent en nous des sentiments et des souvenirs oubliés, aussi profondément enfouis qu’intimement constitutifs de notre être, et nous rappelle avec humilité que ce qui est passé, en nous est toujours là.

Benjamin Fau

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2 réponses à Les lauréats 2015 sont…

  1. Claude Payen dit :

    Bizarre, je croyais que La Plaine de Bi Feiyu avait obtenu le prix. Alors? Il s’est passé quelque chose? J’aimerais le savoir.

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