Iouri Droujnikov répond au Prix de l’Inaperçu !

Fait remarquable : le Prix de l’Inaperçu 2013 – Etranger a été remis a un auteur malheureusement disparu.

Fait encore plus extraordinaire : cet auteur, peu soucieux des barrières pourtant séculaires entre la vie et la mort, a réagi immédiatement à cette distinction.

C’est à travers la plume de Georges Nivat et la voix de David Vauclair que Iouri Droujnikov, auteur de L’Etoile du généralissime, s’est exprimé jeudi dernier lors de la remise du Prix au Café de l’Industrie. Sa lettre est reproduite ci-dessous.

David Vauclair lit la réaction de Iouri Droujnikov lors de la remise du Prix de l'Inaperçu Etranger 2013 - en présence de la traductrice Marilyne Fellous (à droite).

David Vauclair lit la réaction de Iouri Droujnikov lors de la remise du Prix de l’Inaperçu Etranger 2013 – en présence de la traductrice Marilyne Fellous (à droite).

 

Cher amis du café de l’industrie! Je vous écris de fort loin, bien plus loin que mon Moscou natal, d’où j’ai fui en 1986 après dix ans d’annulation de mon statut d’écrivain, – et bien plus loin que ma Californie d’adoption, où j’ai écrit tant et plus, – au point de ne plus préparer mes cours du tout ! Ah la Californie, elle m’a bien servi de bouc émissaire, ça oui, je me suis bien moqué d’elle. Que voulez-vous, je n’ai pas la bosse de la gratitude. C’est d’ailleurs un vilain défaut de tous les humoristes. En russe nous avons ce bon petit proverbe : « pour un mot bien de travers, il trahira père et mère. » Bref, pour une vacherie bien tournée, on est prêt à tout.

Croyez-moi, amis du Café de l’Industrie, il fut un temps où j’aimais beaucoup passer inaperçu. C’était quand j’écrivais en secret mes « Anges sur la pointe d’une aiguille ». Et je savais que sur la pointe de ma plume pouvaient loger une bonne douzaine d’anges gardiens. 
Le rêve, c’était précisément de passer inaperçu, de leur tirer la langue dans leur dos, de les semer dans le métro ou le bus par des écarts de conduite piétonne.

Les choses ont bien changé. Aujourd’hui je rêve plutôt de passer aperçu, mais dans votre gentil pays, dont je ne connais pas la langue, j’ai bien du mal. Et je commençais même à sérieusement râler contre vos lecteurs et vos prix littéraires, quand j’ai reçu ce mail inattendu : on m’avait aperçu, à Paris, figurez-vous! 

Ah je n’avais pas en vain essayé de vous caresser dans le sens du poil ! Car enfin, pourquoi avais-je logé votre petit rapporteur de marquis de Custine dans les cauchemars de mon héros des « Anges sur la pointe d’une aiguille » ? Pour vous flatter, bien sûr… Pourquoi avoir donné ce nom inattendu à l’épatante catin–poétesse Lily Bourbon, qui déboule dans ma Californie et fait tourner la tête à un de mes étudiants malgré ses 99 ans ? Pour cajoler votre vanité nationale, pardieu ! Sinon je n’aurais pas détroussé vos rois. Et puis mon drôle de petit mannequin en bois de Pouchkine, qui a quand même tous ses attributs intimes de séduction quand il couche avec ma pauvre conférencière du Musée Pouchkine sur la rivière Moïka à Saint-Pétersbourg, – je croyais qu’il aurait fait marrer les Gaulois que vous êtes, et qu’on dit portés sur gaudriole…

Vous voyez que je n’ai pas lésiné sur les moyens, et pourtant rien ! Rien ne venait ! C’était à désespérer, même là haut où, croyez-moi, on a le temps de se ronger les ongles. Et puis je me suis rappelé que plus que la gaudriole, les Gaulois aiment la bagarre, les médailles et décorations, les beaux titres de chevalier, de commandeur, d’empereur. Alors « Médaille du Généralissime », ça devait marcher avec eux. Et j’ai même sacrifié pour ça mon vrai titre, quand leur petit slaviste de service m’a téléphoné. Comme il a insisté, j’ai sacrifié mon titre, et donné ma bénédiction d’en haut à la trouvaille, histoire de sauver ma petite sotie kremlino-californienne en habit à la française. 

Eh bien, ça a marché ! Vive la Gaule ! Le pays de Rabelais et de Coluche m’a aperçu ! Et je ne le cache plus, mon flegme était une fausse indifférence. Je vous en voulais déjà. Mais c’est oublié.

De joie, j’en ai même causé aux anges qui volètent autour de moi, sur le bout de ma plume. Pardonnez-moi de n’avoir pas respecté l’embargo qu’exigeait votre mail. On m’a dit au téléphone qu’il fallait absolument que je tienne ma langue jusqu’à vingt heures de votre calendrier. (Le petit slaviste m’a expliqué que c’était l’habitude en France, à cause du Journal télévisé).

Vous me demandez si j’écris encore ? Ma réponse est : plus que jamais ! Avant c’était surtout les jours fériés, aujourd’hui y a plus que ça… Alors qu’on se le dise dans les jurys de prix !

L’inaperçu comblé 

Signé du bout de l’aile par Youri Droujnikov, traduit de l’original par Georges Nivat.

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